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Négocions-nous sérieusement un accord de libre-échange avec Donald Trump?

S’asseoir à la table de négociations contribue à légitimer une présidence de plus en plus illégitime.

18/08/2017 10:52 EDT | Actualisé 18/08/2017 10:52 EDT
Aaron Bernstein / Reuters
Les bonnes manières de Mme Freeland sont tout à fait louables, mais l’on aurait juré que le monde extérieur n’existait pas à ses yeux.

La ministre canadienne des Affaires étrangères Chrystia Freeland était à Washington mercredi dernier pour entamer la première ronde de négociations relatives à l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

La capitale américaine était cependant distraite par la plus récente controverse entourant le président Trump. Celui-ci s'est en effet montré réticent à condamner les nationalistes blancs qui se sont réunis à Charlottesville, et dont la violence a provoqué le décès de la militante antiraciste Heather Heyer.

En blâmant les deux parties pour cet affrontement qui a également fait 19 blessés, Donald Trump a infligé ce qui pourrait être le plus dur coup à sa propre crédibilité. Bon nombre d'observateurs se demandent maintenant s'il ne fait pas exprès pour attiser les flammes de la haine. Les dirigeants d'entreprise s'en distancient rapidement. Pour leur part, les chefs d'État étrangers ont fait ce que Trump s'est abstenu de faire et ont condamné les actes haineux perpétrés en Virginie.

C'est dans ce contexte que Chrystia Freeland a fait son apparition. Déterminée à négocier un meilleur accord de libre-échange, la ministre a livré un discours d'ouverture positif et amical, saluant au passage les pompiers américains et mexicains qui luttent contre les feux de forêt en Colombie-Britannique.

Les bonnes manières de Mme Freeland sont tout à fait louables, mais l'on aurait juré que le monde extérieur n'existait pas à ses yeux.

Les bonnes manières de Mme Freeland sont tout à fait louables, mais l'on aurait juré que le monde extérieur n'existait pas à ses yeux. Et pourtant ce monde existe. Il est plongé au beau milieu d'une crise nommée Donald Trump, et le gouvernement canadien semble étrangement détaché de la réalité lorsqu'il échange des politesses avec le gouvernement américain.

Négocions-nous sérieusement un accord de libre-échange avec un président qui vient de provoquer la crise raciale la plus sérieuse depuis les années 1950? Un président isolé de la communauté d'affaires qu'il doit représenter? Un président que tous les dirigeants mondiaux cherchent à éviter?

À ce stade, s'asseoir à la même table que Trump contribue à légitimer un gouvernement souffrant d'un sérieux déficit de légitimité.

Or, le Canada a-t-il le choix? Quitter la table de négociations pour une question de principe donnerait à Trump le prétexte idéal pour « déchirer l'ALENA », tel que promis, à défaut de conclure une entente acceptable à ses yeux.

Un tel champ de mines mérite que la question soit posée encore une fois : négocions-nous sérieusement un accord de libre-échange avec Donald Trump?

Le fait est que Trump semble manquer de sérieux. Il a fait preuve de désinvolture envers le programme législatif du Parti républicain. Il a accueilli l'échec de la réforme du système de santé avec un haussement d'épaules suivi d'une certaine irritation.

Si Trump est aussi indifférent envers l'ALENA qu'il l'a été envers la réforme du système de santé, les experts auront le champ libre.

Or, c'est dans cette apathie que résident les espoirs du Canada et du Mexique. Si Trump est aussi indifférent envers l'ALENA qu'il l'a été envers la réforme du système de santé, les experts auront le champ libre. Les fonctionnaires attitrés aux affaires étrangères et au commerce international, qui sont les plus qualifiés pour comprendre les enjeux propres aux trois pays membres, seront peut-être capables de forger un meilleur accord.

L'espoir secret du Canada

La rhétorique utilisée par Trump en campagne électorale le place face à un dilemme. Après avoir qualifié l'ALENA de pire accord commercial jamais signé par les États-Unis, le président devra sortir victorieux des négociations et prouver à son électorat qu'il a obtenu des réformes significatives.

Si Trump s'implique personnellement dans les négociations, il en résultera un accès réduit au marché américain, des barrières tarifaires plus nombreuses et de nouvelles politiques protectionnistes. Le Canada aura tout à perdre.

Alors voici ce que je crois être l'espoir secret du gouvernement canadien : Trump sera contraint d'accepter un accord largement similaire au précédent, moyennant quelques petits ajustements.

Il y a de bonnes chances qu'un tel scénario se concrétise, car Trump a clairement perdu le contrôle de la Maison Blanche et de l'ensemble de l'exécutif. Ses propos sont souvent contredits par de hauts responsables gouvernementaux. Faisant face à l'hostilité du Sénat républicain, Trump a été contraint d'autoriser de nouvelles sanctions contre la Russie, et son attitude belliqueuse face à la Corée du Nord a été tempérée par le Secrétaire d'État Rex Tillerson.

L'ALENA pourrait-il bénéficier d'une tournure des événements similaire? Certainement. Et c'est ce que souhaitent les négociateurs mexicains et canadiens.

Il reste que la première salve des États-Unis laisse entrevoir des négociations ardues.

« Que cela soit bien clair : [Trump] n'a pas l'intention de se limiter à ajuster quelques dispositions et quelques chapitres », a affirmé le représentant au Commerce Robert Lighthizer dans son discours inaugural mercredi dernier. « Nous croyons que l'ALENA a trahi bon nombre d'Américains et doit être amélioré en profondeur. »

Les discours de ce genre servent à démontrer que l'administration Trump prend les choses au sérieux. Mais ils peuvent aussi bien se transformer en poudre aux yeux dès qu'il est question de négocier des dossiers spécifiques.

À titre de pays exportateur, le Canada se trouve dans une position étrange. Il doit espérer que le président américain soit le plus indifférent possible, afin que les adultes puissent l'empêcher de saboter nos relations commerciales.

Que le cirque commence!

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