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Erreur de vieillesse, ou les confessions d'un congressiste néodémocrate

16/04/2013 10:57 EDT | Actualisé 16/06/2013 05:12 EDT
PC

Il n'y a pas que des erreurs de jeunesse. Il y a deux ans, nouveau retraité du journalisme à Radio-Canada, je me suis engagé dans diverses activités que mon ex-employeur m'interdisait et j'ai adhéré au Nouveau parti démocratique. Dans mon association locale, j'ai retrouvé des gens adorables, soucieux du bien commun, ouverts aux débats, des militants au sens noble du terme, dont une bonne moitié de souverainistes. Je me suis donc présenté vendredi matin au Palais des congrès de Montréal, avec, au cou, ma carte de délégué néodémocrate. Misère! J'en suis ressorti avec un alexandrin de Molière en tête: mais que diable allait-il faire dans cette galère?

Une réalité brutale venait de me frapper en plein visage: le NPD n'est pas un parti de militants, mais une machine électorale. Une bureaucratie qui se soucie comme d'une guigne du fonctionnement démocratique et des débats de fond. En bref, j'ai senti un parti comme les autres, qui cherche avant tout le pouvoir pour le pouvoir, quitte à oublier, gommer ou contredire ses grands principes selon les auditoires. Je m'attendais, vieux et naïf que je suis, à des débats d'idées et à une occasion de discuter de ce que pourrait faire un éventuel gouvernement néodémocrate une fois les horribles conservateurs chassés du pouvoir. Erreur funeste.

D'abord, il y a le cahier des résolutions. N'importe quelle association peut envoyer n'importe quelle résolution au congrès. Sur papier, c'est excellent. Sauf que, il y a un gros hic, les résolutions ne sont communiquées aux membres qu'une semaine à l'avance, donc il y a des montagnes de textes sur les mêmes sujets, la formule Rand, les autochtones, l'assurance-emploi, le pétrole, etc., mais il est matériellement impossible de chercher des consensus, de rédiger des synthèses et de dialoguer entre associations locales d'un océan à l'autre. Il n'y a pas de débat à la base, tout est contrôlé au sommet. Le cahier des résolutions est la somme des élucubrations de tous les rêveurs, des rêves qui s'envoleront en fumée une fois que tout le monde sera réveillé.

La censure, elle, est dans la procédure. Les résolutions sont regroupées en sept groupes, et elles reçoivent un numéro de priorité donné par l'entourage de Thomas Mulcair. Donc, si vous avez la place numéro 3, vous avez des chances qu'on discute de votre sujet. Si vous êtes entre la cinquième et la dixième place, vos chances sont minimes. Au-delà, n'y comptez pas, vous avez perdu votre temps et votre encre, poubelle. Le bloc 1 («nouvelle économie énergétique») contenait 102 résolutions. Le bloc 2 («un Canada durable»), 52. Le bloc 3 («un Canada où personne n'est laissé pour compte») 91. Le bloc 4 (l'international) 40. Le bloc 5 («un Canada ouvert et juste»), 60. Le groupe 6 («Renforcer les droits de la personne et l'identité canadienne»), 58. Le groupe 7 (modifications de statuts), 28.

Outil suivant de l'opération endormitoire: l'horloge. Pour être examinées par le congrès, les résolutions devaient être d'abord adoptées par les ateliers du vendredi matin. En arrivant, nous avons découvert que les groupes avaient été scindés au dernier moment en deux blocs, de trois heures, il ne restait plus qu'une et demie pour chacun. Chaque atelier avait 30 minutes pour contester le tri effectué par le national, puis une heure pour débattre de chaque texte, dans l'ordre préétabli. À 10h30, j'étais au quatrième rang au micro du bloc 6 pour défendre la place d'une résolution de mon association. Je n'ai jamais eu la parole. Pourquoi? Parce qu'en 30 minutes, on n'a eu le temps de discuter que de la place relative de trois résolutions: le soutien aux handicapés, le sort des prisonniers transsexuels, la légalisation de la prostitution. Sur ce troisième sujet, les féministes se sont entredéchirées, le vote a été repris trois fois. On avait mal compté, on avait oublié de fermer les portes, etc. L'enfer! À 9h, j'avais assisté à la même comédie à l'atelier sur l'économie. Total, quand est venue la petite heure pour adopter des résolutions, il y en a que 4 ou 5 qui ont passé la rampe (sur les 58 au départ). Le tour de passe-passe s'est reproduit en assemblée plénière, une heure de discussion par bloc. Comment dit-on déjà? Arrangé avec le gars des vues?

En règle générale, les apparatchiks avaient placé les résolutions de type maternité et tarte aux pommes en tête de liste, par exemple l'appui à des projets de loi déjà déposés par des députés, des déclarations de principes sans proposition d'action concrète (lutter contre l'argent sale, défendre les droits syndicaux, affirmer sa solidarité avec telle ou telle cause), la promesse d'annuler telle ou telle mesquinerie des conservateurs. Ou alors des questions pointues d'importance secondaire, mieux traiter les anciens combattants, combattre le sexisme à la GRC, reconnaître la contribution humanitaire de feu Jaswant Singh Khalra. Celles pouvant susciter des débats de fond se sont retrouvées beaucoup plus loin, là où on était sûr qu'on n'en parlerait jamais.

Un exemple, l'atelier sur l'environnement. Je m'attendais à ce que se retrouve en bonne place l'enjeu principal de 2013, l'avenir respiratoire de nos enfants et la survie de notre espèce, j'ai nommé les gaz à effet de serre. Ou, concrètement, le respect des engagements internationaux, la lutte contre le développement des sables bitumineux, principale source canadienne de pollution, et la résistance à l'offensive en cours pour la multiplication des pipelines dans toutes les directions. C'était sans compter avec le tri préalable de l'équipe Mulcair. La seule résolution avec un numéro potable s'intitulait «pour améliorer la sécurité des oléoducs», 5e position. Une résolution de la catégorie enfonceur de porte ouverte qui visait à rétablir le processus d'évaluation environnementale et s'assurer de la sécurité des tuyaux.

Puis plus rien jusqu'au numéro 24, l'arrêt des subventions et des exonérations d'impôts aux industries pétrolières et gazières. Toutes les résolutions critiquant l'exploitation des sables bitumineux ou des gaz de schistes se retrouvaient au-delà du numéro 27. Et ce n'est qu'au numéro 30 que l'on découvrait une résolution sur les réductions des émissions de carbone. Bref, donnez-nous des pipelines sans trous, mais pas question de hausser le ton contre le massacre écologique en cours du côté de l'Alberta, la montée des mers ou l'avenir de nos descendants.

Pour l'atelier intitulé «investir dans un Canada où personne n'est laissé pour compte», on se serait attendu à parler en priorité de mesures contre le problème social numéro un au Canada, la persistance de la pauvreté. On voyait bien dans le peloton de tête des résolutions pour la restauration de mesures sociales abolies par les conservateurs, assurance emploi, sécurité de la vieillesse, mais les propositions sur les solutions de fond étaient dans les limbes: revenu minimum garanti 52e rang, bonification des régimes de retraite et protection des travailleurs en cas de faillite 53e rang, frais de scolarité 81e rang. Le NPD n'a même pas remarqué qu'il y a eu un Printemps érable.

Le Québec, dont une bonne partie des délégués s'exprimaient en anglais, n'a pas brillé par sa présence. Dans la catégorie tout le monde est beau, on avait mis en bonne place une déclaration sur la connaissance du français par les juges de la Cour suprême. Par contre, dans divers ateliers, la résolution de la Section-Québec sur les armes à feu a reçu un numéro 23, celle sur l'inclusion des revenus pétroliers dans le calcul de la péréquation un numéro 14, celle sur le droit de travailler en français au Québec dans les entreprises sous juridiction fédérale un numéro 28.

Quant à l'international, Thomas Mulcair, dont les vues sionistes sont bien connues et les dénonciations des aventures militaires de l'Occident pour le moins timides, avait veillé à ce que toutes les résolutions liées aux dossiers chauds du monde musulman soient placées bien loin. Rien sur ces sujets avant une résolution numéro 9 qui n'engageait à rien, l'encouragement au dialogue israélo-palestinien. Le Mali venait en 33e place, la Syrie en 34e, les implantations israéliennes en Cisjordanie au 35e rang. Un parti qui prétend redresser la politique internationale du Canada devrait oser parler des vrais problèmes de la planète dans son congrès. Pas les glisser sous le tapis.

Oublions le débat sur les vieilles barbes, le socialisme à la Karl Marx et le socialisme démocratique à la Tommy Douglas. Nous avons maintenant trois grands partis fédéraux qui se disputent le marais de l'électorat centriste sur les mêmes bases. On peut les définir comme suit: un parti qui raconte n'importe quoi pour se faire élire et qui gouverne à la droite de Gengis Khan une fois élu (le PCC), un parti qui raconte n'importe quoi pour se faire élire et qui fait n'importe quoi une fois élu (le PLC) et un parti qui racontait un peu moins n'importe quoi que les autres, mais qui raconte de plus en plus n'importe quoi pour se faire élire (le NPD) et qui n'a jamais été élu. Le problème avec ce troisième parti, c'est qu'à force de vouloir ressembler aux libéraux pour remplacer les libéraux, les électeurs risquent de préférer l'original à la copie.

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THOMAS MULCAIR