LES BLOGUES

Philip Kerr et Les Pièges de l'exil: la nostalgie, et après?

14/05/2017 09:08 EDT | Actualisé 14/05/2017 09:08 EDT

Un nouveau Philip Kerr, c'est une chose, mais lorsqu'il met en vedette l'un de mes personnages récurrents favoris, Bernhard Gunther, alors là, je me précipite!

Soupçonné de crimes de guerre en raison de son alliance forcée avec les nazis, Bernie Gunther se cache à Saint-Jean-Cap-Ferrat sous le nom d'emprunt de Walter Wolf. L'écrivain Somerset Maughan lui demande d'intervenir dans une affaire de chantage dont il est victime. Bernie accepte de donner un coup de main sans se douter que sa quiétude est terminée. Entre le milieu homosexuel de Maughan et les espions britanniques, la Stasi et la CIA, Gunther vient de tomber dans un nid de vipères.

2017-05-11-1494503338-6103560-Exil.jpg

À la très grande différence d'un autre gigantesque personnage du polar contemporain, l'inspecteur Rebus de Ian Rankin, celui de Philip Kerr ne vit pas du tout la même fin de carrière. Il n'est plus ce policier berlinois de l'avant-guerre. Il n'est plus cet officier astreint par les nazis à résoudre des intrigues et des crimes de guerre. L'empire SS s'est effondré et les années cinquante le trouvent en simple expatrié parmi d'autres. Il est devenu concierge dans un hôtel sous le généreux soleil de la Côte d'Azur et il s'étiole dans un travail routinier.

C'est bien le Bernie tant apprécié, quoique pas tout à fait. Il est en mutation, c'est indéniable. Il ne peut plus exercer son célèbre cynisme envers toute la machine du 3e Reich. Gunther revient sous nos yeux en personnage décalé face à ses romans précédents, et même ses souvenirs de guerre n'arrivent pas à le ramener au centre de l'attention.

Bernie n'est plus que nostalgie, bien loin des dix premières aventures qui ont fait sa renommée. Une sorte d'ombre de lui-même.

Si, autrefois, Gunther était un être sarcastique et désespéré qui flirtait avec le suicide, dans ce roman, c'est le narrateur qui le décrit comme un être sarcastique, désespéré, pensant au suicide. Une toute petite nuance qui fait bien des différences. Les Anglais ont une phrase toute faite pour exprimer cette situation: « don't tell, show ». Un dicton qui se traduirait par: ne le dis pas, montre-le ou fais-le. C'est l'une des clefs du polar moderne. Dans Les Pièges de l'exil, la plupart du temps, le personnage de Kerr est mis en narration alors qu'on le voudrait en action.

Peut-être est-ce un effet volontaire de l'auteur. Cette guerre est terminée et partout autour, en Europe, il n'en reste que des ruines. C'est précisément ce à quoi ressemble Gunther, un vestige, un simple artefact qui manque de consistance. Même la voix narrative semble faussée. Par ailleurs, cette transformation est soulignée plus d'une fois dans le roman:

«... vous devez toujours rester vous-même, mais l'expérience de toute une vie m'a appris qu'il en allait différemment : avec mes antécédents, être soi-même peut facilement vous faire tuer.»

J'ai peiné à retrouver ce protagoniste, à entendre sa voix, jusqu'au moment où, battu et enlevé par les forces britanniques, trahi par une femme (encore!), Bernie est redevenu lui-même, il a repris son caractère, sa force morale, pour reprendre le contrôle d'un piège qui allait se refermer sur lui.

Ne serait-ce que pour ce seul chapitre, très fort, je donne le bénéfice du doute à Philip Kerr (et par égard pour la splendeur de ses romans précédents).

Le personnage fétiche sera de retour -- deux autres romans sont annoncés -- et je l'espère plus en forme que dans Les pièges de l'exil. Je refuse de l'enterrer de facto.

Philip Kerr, Les Pièges de l'exil, Éditions Seuil. Traduit de l'anglais par Philippe Bonnet (The Other Side of Silence, 2016). Avril 2017. 383 pages.

LIRE AUSSI:

» La Route des rats

» Amqui: l'ivresse de la vengeance

» Le silence sépulcral du chaos


VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter