LES BLOGUES

Les comtes de Noël

Que se passe-t-il après avoir soulagé notre conscience pendant quelques heures, soigné notre image publique, prouvé à tout le monde qu'on était généreux?

23/12/2017 08:00 EST | Actualisé 23/12/2017 08:00 EST
Getty Images/iStockphoto

Je regarde les nouvelles hier soir et j'aperçois des personnalités des médias qui offrent le service dans une brasserie bien connue lors d'un dîner pour les plus démunis de notre société. Cette occasion spéciale a lieu chaque année.

C'est beau. C'est touchant.

Je me suis posé une question. Que se passe-t-il après avoir soulagé notre conscience pendant quelques heures, soigné notre image publique, prouvé à tout le monde qu'on était généreux? Les 364 autres jours, il se passe quoi? On dirait que la pauvreté sombre dans l'oubli, comme les nouvelles que ces gens des médias présentent. Les autres journées, on laisse les pauvres aux gens qui en font une vocation, aux gens pour qui le bénévolat est une source de divertissement ou de valorisation, à Yvon Deschamps et sa femme, des idéalistes, des rêveurs, pris dans leur philosophie rétrograde et socialiste des années 70.

Et l'itinérant qui crevait l'écran, tant par sa chevelure hirsute jaunie que par le nombre anémique de dents qu'il avait dans la bouche, ce gars-là, s'il se pointe vendredi prochain dans cette brasserie à la mode, le portier, il va faire quoi? Il va le laisser entrer en déroulant le tapis rouge? Non. Il va soigner l'image de son établissement et il va revirer le type tout simplement, allant même jusqu'à lui offrir le taxi, à condition que ce dernier l'emmène le plus loin possible pour 20$... dans la mesure où un taxi acceptera de l'embarquer. Au pire, il marchera. Ça dort à -20 dehors la nuit, c'est pas 2-3 kilomètres à pied qui vont avoir sa peau.

Au fond, les pauvres, c'est-tu mon problème?

Au fond, les pauvres, c'est-tu mon problème? Je travaille fort tous les jours. Qu'ils fassent comme moi! De toute façon, ils ont les lunettes et le dentiste gratis quand moi, je m'endette pour les faire vivre. Et si ils sont pas capable de s'intégrer, si – comme dirait un partisan de Gilbert Sicotte – y sont pas assez forts pour évoluer dans la société, ils se seront exclus eux-mêmes!

Je viens-tu d'écrire ça moi-là? Oui. Est-ce que je le pense? Non. Est-ce qu'en disant non, je viens de décevoir la moitié du monde? Malheureusement, oui. Que voulez-vous, j'aime trop Yvon Deschamps.

Prenez votre prochaine année et allez chez le coiffeur une seule fois, faites une vraie grosse épicerie une fois, entraînez-vous une fois, prenez votre voiture une fois... baisez une fois! Vous constaterez assez rapidement que, comme dirait la pub : t'es pas toi quand t'as faim. Pourquoi faire preuve d'un eugénisme à peine voilé en disant des BS qu'ils sont responsables de leur malheur? Pourquoi ne pas se sentir au contraire choyés par notre situation. On a travaillé pour? Oui. Mais souvent, on était prédisposés, on a eu une enfance plus aisée, à l'abri de violences ou d'abus. Quel mérite le prince William a-t-il, autre que le fait de provenir de nobles géniteurs? Aucun. Quand on est choyés et qu'on constate les inégalités, on devrait en redonner un peu, non? Votre enfance a été difficile et vous avez réussi? Bravo! Vous avez une résilience que peu de gens ont et raison de plus pour réaliser qu'on a besoin de leaders comme vous pour aider les plus faibles. Quand on voit passer une meute de loups – des animaux - et qu'on constate qu'ils placent les vieux et les éclopés au-devant de leur caravane, afin que personne ne soit oublié, et ce, pas juste à Noël, y'a de quoi réfléchir un peu.

Tu veux toujours rien savoir des pauvres? Alors pourquoi tu achètes tes vêtements ou ta télé fabriqués par des enfants au Bangladesh ou en Chine, payés un dollar par semaine? Tu as réussi pourtant. Tu devrais avoir les moyens de payer? Ben non, tu veux sauver un maximum quitte à entretenir la pauvreté à l'échelle mondiale. Pour clore la discussion, tu vas, tel un philanthrope émérite, me dire que s'ils ne t'avaient pas comme client à un dollar par jour, ces démunis n'auraient rien du tout. Que c'est beau!

Au fond, t'as besoin des pauvres. Pour garder ton niveau de vie et ta garde-robe bien remplis, pour te dire et pour montrer que toi, tu as réussi, en te pavanant avec tes gadgets dernier cri assemblés dans des sweat shops par de la chair à boulons, idéalement le plus loin possible de tes yeux et de ta conscience. Pis en plus, tu as besoin des pauvres pour montrer à quel point tu es généreux quelques fois l'an.

Il faut des solutions durables pour combattre la pauvreté.

Y'avait notre cardinal qui était là aussi à ce dîner de bons. Lui, il faut-tu l'appeler Monseigneur, Monsieur, votre Éminence ou – quand je regarde les fortunes sur lesquelles sont assises les communautés religieuses dans un contexte de pauvreté du monde ordinaire – votre Décadence? Y'a quand même dit quelque chose de sensé. Il faut des solutions durables pour combattre la pauvreté. Bon, on est loin du petit frère André qui s'est saigné pour les démunis, mais j'adhère à ce point de vue.

Même les libéraux de Dr. Phil ont entendu le message avec leur généreux plan de lutte contre la pauvreté... un peu grâce à la CAQ. Cette dernière, en avance dans les sondages, va entraîner la droite dans son sillage donc chaque vote compte et un pauvre... ça vote aussi!

Ah ben, là je t'entends sacrer sur nos taxes qui vont encore servir à rien. Et en plus, si la pauvreté est éradiquée, à qui pourras-tu te comparer?

Malheureusement, mais heureusement pour toi, comme dirait Elvis Gratton : des pauvres, y'en aura toujours.

C'est pourquoi je pense à mon amie Anne et sa gang qui cuisinent à longueur d'année pour remplir un frigidaire dans la rue pour les démunis. Elles réussissent à se faire à manger pour elles-mêmes et vont même travailler de 9 à 5 en plus de poser leurs gestes inestimables. Comme quoi, avec de la volonté, c'est possible de faire une différence.

Voudrais-tu en faire autant?

Souris à un regard empreint de tristesse. Offre ton écoute à une âme en détresse.

Aide les pauvres, mais garde ton manteau. Mais donne ton vieux ou peut-être tes gants. Donne de ton temps, ne serait-ce qu'une fois par mois à des gens âgés ou à des jeunes déroutés. Achète le magazine que vend l'itinérant. Trouve autre chose qu'une poubelle à ton vieux divan. Souris à un regard empreint de tristesse. Offre ton écoute à une âme en détresse.

Et fais tout ça loin des caméras. Offre de l'amour en parlant tout bas.

Peux-tu faire ça?

Joyeux Noël

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost