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Et si gouverner une province n'était pas si respectable?

20/10/2016 09:56 EDT | Actualisé 20/10/2016 09:57 EDT

Ainsi donc, l'honorable Lucien Bouchard, en sa qualité d'ancienne figure héroïque du camp de la souveraineté du Québec, invitait il y a quelques jours les indépendantistes «à ne pas craindre de s'abaisser à gouverner une province», soit un territoire... non souverain. Ah bon! Mais alors, dans quel contexte l'abaissement de soi devient-il respectable? C'est ce que la fable suivante se proposera d'élucider.

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Chaque matin, en me menant au travail, la Grande Allée de Québec déploie devant mon regard attentif l'édifiante imagerie patriotique de l'Assemblée nationale. Je m'y attarde instinctivement parce que c'est l'endroit en dehors de mon appartement où je me sens le plus chez moi, celui que je serais le plus fier de présenter à ma mère ou à un touriste de passage. C'est une maison bâtie pour tous les Québécois, une maison bâtie pour les braves et les gagnants : Honoré Mercier, Louis-Joseph Papineau, Thérèse Casgrain, Jacques Parizeau.

Un peu plus loin, devant le parc de l'Esplanade, un vieux cheval de calèche attend son heure. C'est lui qui mène l'embarcation et tous ses passagers, cocher inclus ; c'est lui qui remorque leur destinée. Du reste, s'il les traîne, n'est-ce pas de son bon vouloir? Ne connaît-il pas déjà le chemin par cœur? Au cocher seulement à suggérer l'allure à prendre. C'est aussi ce dernier qui fournit la mesure de moulée pas toujours bien nourrissante, mais plus savoureuse que le foin gris. Oh, bien sûr, en rude cheval de trait il ne peut se permettre le luxe de se poser sur l'asphalte brûlante lorsque l'échine gémit au milieu d'une pente abrupte et que le soleil chauffe la tête comme le méchant fer qui grésille sous le sabot. Mais la véritable force de travail, le maître quoi, c'est tout de même lui! Du moins, c'est ce qu'il lui semble. Et pourtant. Ce soir, au retour du boulot, que ne vois-je mon fier équidé ronger la somptueuse tête de cheval en fonte qui lui tient guise d'entrave. Son regard est triste, un brin effrité.

Un beau et noble percheron qui ne sait déjà plus ce que c'est qu'être libre.

Alors que je poursuis mon chemin vers les lumières tapageuses de Grande Allée, je me demande : et si c'était nous, ce vieux cheval de trait qui gruge son entrave de fonte sculptée à son image, moitié par habitude, moitié par détresse? Tiens, et si on lui donnait un nom d'emprunt pour les besoins de ce billet : pourquoi pas Lucien?

Sécurité, solidarité, respectabilité

Dans un discours qui fit rager René Lévesque et qui garde encore aujourd'hui toute sa force d'évocation, Pierre Bourgault dénonce avec éclat l'image sécurisante que tente de se donner le tout jeune Parti Québécois auprès de la population afin de se constituer une aura de respectabilité. Or, assène l'orateur, «la sécurité, ça n'est pas la respectabilité ; [...] la respectabilité, ça n'est pas une image: c'est ce à quoi on arrive, quand après des années on se retrouve tel que nous sommes, fidèle à ses objectifs du début, fidèle à ses principes du début, et fidèle à ses rêves du début. [...] Voyez-vous, ce qui n'est pas respectable aujourd'hui peut l'être demain.»

La leçon est tellement universelle qu'elle semble avoir été écrite sur mesure pour MM. Bouchard et Lisée: ce n'est pas en donnant à notre position de perdants (gouvernance de province) les accents de la sécurité et de la respectabilité qu'on arrivera à convaincre les Québécois qu'on est prêt à renoncer à une situation indigne, mais confortable pour une situation digne et temporairement inconfortable. Car c'est bien à cela que doit servir un chef : réveiller le courage et la vertu de son peuple, et non à incarner son éternelle incapacité à choisir entre un caleçon rouge et un caleçon bleu, ce qui constitue, comme l'évoque Pascal dans ses Pensées, un «fondement admirablement sûr» pour «[l]a puissance des rois», «car il n'y a rien de plus sûr que cela que le peuple sera faible» (Blaise Pascal, Pensées, Paris, Gallimard - Folio Classique. Édition de Michel Le Guern, 2004, p. 78).

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Rue d'Auteuil, soir d'automne. D'une voix poussive où perce l'agacement, un cocher capuchonné excite l'ardeur de son cheval. C'est Lucien : son pas est lourd, aujourd'hui, comme s'il avait décidé qu'il ne valait plus la peine de se presser; manière de signifier à son cocher et aux riches Américains qu'il convoie qu'il est le seul véritable maître dans cette affaire? La calèche couine sous la force tractrice du percheron: que son ingrat de cocher n'avait-il pas graissé les essieux, comme il l'avait pourtant promis? Le cocher, lui, peste intérieurement contre son patron: comment cet abruti entend-il que la voiture survive à l'automne sans une maintenance appropriée? Bah! Demain, tout à l'heure, peut-être, en ramenant le cheval dans sa roulotte, il le lui rappellera.

Fin de l'excursion, retour devant le parc de l'Esplanade. Les passagers américains se répandent en gazouillis aigus sur les splendeurs de la ville et la délicatesse de leur guide, à qui ils versent l'intégralité de leur petit change. Une somme rondelette pour le cocher, qui salive déjà à la vue des terrasses où il se propose d'investir plus tard cette manne inespérée. Au moment de soigner son compagnon, il a la main un peu plus lourde qu'à l'habitude. Ce n'est pas un mauvais bougre, après tout, songe-t-il : il a bien gagné sa ration. De son côté, le cheval cesse de gruger son poteau de métal dès qu'il sent l'odeur capiteuse des céréales lui chatouiller les naseaux. Aussitôt, sa tristesse et son mal de hanches s'apaisent ; il s'aperçoit que sa ration est plus généreuse qu'à l'habitude, et pour la première fois depuis fort longtemps, il mange à sa faim. Il sent la main de son cocher lui flatter l'encolure et l'accepte. Ce n'est pas un mauvais bougre, après tout, songe-t-il: il a bien gagné ma reconnaissance.

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Si vous savez identifier, cher lecteur, à qui correspondent les différents rôles de cette fable, peut-être vous posez-vous à votre tour cette question: et si gouverner une province n'était pas si respectable?

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