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La leçon d'éthique du juge Gomery

20/01/2014 01:17 EST | Actualisé 21/03/2014 05:12 EDT

J'ai trouvé le moyen saugrenu d'arriver en retard à mon rendez-vous avec le très inspirant John Gomery. Bon prince, il m'a accordé ce délai comme "période de grâce". Celui qui a fait trembler les plus hautes sphères du pays sait malicieusement mettre à l'aise.

Une notion à la fois abstraite, élastique et philosophique

Nommé en 2004 à la tête de la Commission d'enquête sur le scandale des commandites et les activités publicitaires du gouvernement, le magistrat a bien voulu partager avec moi sa perception de l'évolution de l'éthique dans notre société. Il opère tout d'abord une nette distinction entre la loi et l'éthique, cette dernière n'étant que la fondation de la première. De fait, la loi n'interdit pas d'avoir un comportement malhonnête. En ce sens, celui qui tombe sur un portefeuille perdu rempli de billets pourra décider d'empocher la somme plutôt que de la porter à la police. Bien que cet acte ne soit pas punissable, le bénéficiaire devra néanmoins composer avec sa conscience.

Les lois et procédures ne seront jamais parfaites dans la mesure où nous vivons copieusement dans le mensonge, de façon intentionnelle ou non, d'où la difficulté de tracer des lignes claires. Et Monsieur Gomery d'illustrer la chose par une très pertinente allégorie de la petite lucarne: la télévision et ses annonces commerciales sont le refuge par excellence de la tromperie permanente. Tout y est faux, et pourtant loin de nous l'idée de traîner notre écran plasma en cour. Comme tout individu appelé à la barre, il est donc possible de (se) mentir sans le savoir, le mensonge de l'autre étant d'ailleurs la chose la plus difficile à prouver.

Le reflet de soi-même

La mise en cause de notre éthique renvoie aussi directement à notre propre image, souligne-t-il également. Pour avoir vu des députés profondément blessés d'être mis en cause, et constaté à quel point le monde des affaires déteste être exposé à la critique, mon interlocuteur est bien placé pour mesurer à quel point une conduite non-éthique allant à l'encontre de l'intérêt public peut susciter l'embarras. La Commission Charbonneau en est aujourd'hui le parfait exemple. C'est d'ailleurs la beauté d'une commission d'enquête, dont le rôle n'est pas de punir: M. Gomery n'était pas juge dans le feuilleton des commandites, mais bel et bien commissaire. Son rôle était justement de mettre en lumière, de dévoiler. Le juge applique la loi, le commissaire dévoile les agissements inavouables.

À force de regarder la vérité en face, on doit parfois se résoudre aux compromis. Le juge québécois relate ainsi l'abolition de la peine capitale au Canada votée à l'arraché en 1976 par la Chambre des communes. Arriver à un consensus est tout autant compliqué pour les jurés d'un procès. On aura beau y mettre la meilleure volonté du monde, le poids de l'éthique mis dans la balance de la justice hantera toujours les décideurs. L'issue du procès ultra médiatisé (la télé, encore elle!) de George Zimmerman en 2013 dans l'affaire Trayvor Martin est très symptomatique de ce dilemme douloureux.

La révolution éthique

L'Histoire aura le dernier mot. John Gomery considère que deux éléments cruciaux ont émergé grâce à l'éthique: le statut de la femme, dont les dernières décennies ont remis en cause des siècles de domination patriarcale, et la transparence au sein des gouvernements. Sur ce dernier point, James Madison, 4e président des États-Unis de 1809 à 1817, a d'ailleurs été un précurseur en clamant en 1822 que la transparence était un devoir envers les contribuables. Même la Chine est désormais tiraillée entre le respect qu'elle aimerait susciter à la hauteur de sa force économique, et son mécanisme inusité de direction du pays. La République populaire est prise entre autoritarisme et réseaux sociaux sous surveillance qui jouent malgré tout les trublions.

Mais le point fort de cette rencontre aura été pour moi ce moment où le juge a pointé du doigt l'antagonisme (totalement assumé pour ma part) de mon parcours professionnel dans le milieu de la finance face à mon engagement pour l'environnement. L'univers du profit par excellence d'un côté, opposé à un enjeu éthique qui va au-delà de la simple survie humaine de l'autre. Nous sommes d'accord sur le fait que nos standards de niveau de vie jumelés à la démographie sont intenables pour notre équilibre planétaire. Ici, la "question morale" vaillamment défendue par Al Gore sur les changements climatiques prend d'ailleurs tout son sens. Nous abordions la question des prochaines décennies décisives, et c'est alors que John Gomery me fait cet aveu surprenant : "Je n'ai qu'un seul regret: je ne serai pas présent pour ce grand débat."

Cette phrase résonnera certainement encore longtemps dans mes pensées tandis que d'autres craignent précisément la tenue inévitable de ce débat. Le juge Gomery a incontestablement participé à l'écriture d'un chapitre important de l'éthique canadienne. Son esprit éclairé a de quoi impressionner et aura marqué le mien. La séance est levée, la leçon doit continuer.

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