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Le Mexique de Peña Nieto à l'épreuve du narcotrafic : rupture et continuité d'une stratégie contestée

21/09/2014 09:31 EDT | Actualisé 21/11/2014 05:12 EST

L'élection d'Enrique Peña Nieto à la tête du Mexique s'est faite sur la base d'un discours de rupture d'avec les politiques répressives en matière de lutte contre le narcotrafic de l'administration de son prédécesseur, Felipe Calderón. Dans un discours prononcé le 1er décembre 2012 à l'occasion de son investiture à la présidence de la République, M. Peña Nieto avait d'ailleurs ébauché les contours de cette nouvelle stratégie de lutte contre le narcotrafic, qui repose essentiellement sur la prévention. Deux ans plus tard, bien que le bilan de cette stratégie laisse entrevoir des logiques d'innovation, il est également marqué par la similitude avec les politiques de l'administration Calderón.

La lutte contre le narcotrafic au centre de la campagne électorale de 2012

L'un des axes majeurs autour desquels les principaux candidats à la dernière élection présidentielle au Mexique ont centré leur campagne de 2012 a été la sécurité publique, particulièrement la lutte contre la violence associée au narcotrafic. Cet enjeu semblait d'autant plus saillant que la société civile mexicaine, y compris plusieurs organisations internationales de protection des droits de la personne, décriait énergiquement la litanie d'horreurs et de massacres ayant marqué le mandat du président Felipe Calderón (2006-2012). En partant du postulat suivant lequel la confrontation directe des narcotrafiquants limiterait leur capacité de nuisance au sein de la société mexicaine et contribuerait par ailleurs à assurer la sécurité internationale, l'administration Calderón -- parrainée par les États-Unis à travers l'initiative Mérida de 2007 -- avait décidé de s'attaquer militairement aux cartels de drogue. Cette stratégie n'avait toutefois pas produit les résultats escomptés puisque le pays s'était embourbé dans un conflit marqué entre autres par des fusillades, des enlèvements, des homicides et des règlements de compte liés aux cartels. Le Mexique assistait alors à une sorte de privatisation de la violence, notamment en raison de l'incapacité de l'État à assurer la sécurité de la population. Il en résulta une hausse de la criminalité, dont les conséquences en termes de pertes humaines oscillent entre 60 000 et 100 000 victimes pour la période 2006-2012.

Quelques points d'innovation

La stratégie de lutte contre le narcotrafic au Mexique sous Peña Nieto se distingue sur plusieurs points de celle de son prédécesseur, Felipe Calderón. D'abord, la nouvelle stratégie accorde plus d'importance à la promotion de la sécurité humaine en plaçant entre autres les luttes contre la pauvreté, les inégalités sociales et l'analphabétisme au centre des préoccupations sécuritaires. Cette stratégie moins répressive a fait l'objet d'une discussion entre le président Peña Nieto et son homologue américain, Barack Obama, en mai 2013 à l'occasion de la visite officielle de celui-ci à Mexico. M. Peña Nieto avait alors affirmé que « pour lutter efficacement contre le trafic des drogues illicites, il faut en priorité combattre la pauvreté, augmenter le commerce et améliorer l'éducation ». La philosophie qui sous-tend une telle stratégie semble reposer sur le constat d'une association inverse entre la prolifération du narcotrafic et le bien-être des populations.

Aussi, de l'avis du sociologue Jean Rivelois, spécialiste des questions de violence liée au narcotrafic dans les Amériques, l'administration Nieto semble secrètement laisser place aux négociations avec certains narcotrafiquants ; l'objectif étant de réduire la violence perçue ou réelle. La situation est bien différente que sous le régime Calderón, qui n'envisageait aucun type de négociation avec les narcotrafiquants, que ceux-ci usent de violence ou non. Comme le précise Fernando A. Chinchilla, professeur au Département des sciences sociales de l'Université de Monterrey, cette absence de dialogue expliquerait en partie la hausse de la criminalité au Mexique, puisque les narcotrafiquants répondaient à « l'offensive étatique par une campagne d'intimidation sans précédent, incluant les extorsions et les enlèvements, ainsi que par la diversification des activités illégales ».

Par ailleurs, il semble important de mentionner l'intensification de la lutte contre le blanchiment d'argent lié au narcotrafic à travers l'élaboration d'une loi qui codifie la nouvelle réglementation fiscale au Mexique. Ladite réglementation, annoncée en avril 2014 par le ministre des Finances, Luis Videgaray, vise entre autres à affaiblir les capacités économiques des réseaux de narcotrafiquants. Enfin, conscient du fait que le narcotrafic croît au Mexique au rythme de la demande extérieure pour ses produits, notamment aux États-Unis, le gouvernement mexicain a demandé à Washington de s'investir davantage sur la question. L'administration mexicaine a même invité le gouvernement américain à adopter des lois plus sévères en matière de commerce des armes à feu afin de limiter l'approvisionnement des narcotrafiquants mexicains.

Une politique somme toute semblable à celle de Calderón

Si les politiques de lutte contre le narcotrafic des administrations Calderón et Peña Nieto diffèrent sur plusieurs aspects, il reste qu'on peut également observer plusieurs similitudes. Pour n'en citer que quelques-unes, on évoquera la militarisation de la lutte contre le narcotrafic ainsi que la culture de l'impunité à l'égard de certains hauts fonctionnaires de l'État, laquelle entraîne à son tour la criminalisation de l'État.

Le Mexique s'est doté en août 2014 d'un service de gendarmerie nationale, comprenant 5 000 nouveaux agents âgés en moyenne de 28 ans et dont la mission est de contribuer à la pacification des rapports sociaux. Contrairement à ce qui avait été envisagé initialement, ces agents ne viennent pas en remplacement des militaires et policiers qui se trouvent sur le terrain, ils viennent plutôt en complément. La militarisation de la lutte contre le narcotrafic semble ainsi se poursuivre au Mexique sous Peña Nieto. Elle paraît d'autant plus effective qu'en mai 2013, le gouvernement a déployé une artillerie lourde contre les cartels dans l'État du Michoacán. Si cette stratégie permet de réduire la violence dans les zones ciblées, elle comporte cependant plusieurs conséquences, notamment les violations des droits de la personne ainsi que l'augmentation de la violence dans d'autres régions autrefois « calmes », puisque les cartels y ont déplacé leurs activités.

Finalement, plusieurs hauts fonctionnaires de l'État mexicain sont soupçonnés d'être de connivence avec les narcotrafiquants. La corruption y a atteint son paroxysme, au point où toutes les instances gouvernementales, de l'exécutif au législatif en passant par le judiciaire, semblent être pénétrées par le narcotrafic. Les narcotrafiquants jouissent ainsi d'une quasi-impunité, qui contribue à fragiliser l'autorité de l'État. On assiste alors à une sorte de criminalisation de l'État au Mexique en ce sens que certains hauts fonctionnaires de l'État se font instrumentaliser par les narcotrafiquants moyennant une rétribution pécuniaire. Il en résulte une institutionnalisation de la corruption qui contribue à la prolifération du narcotrafic.

C'est en partie ce qu'explique M. Rivelois lorsqu'en commentant le régime d'impunité au Mexique, il précise que « le président Peña Nieto n'a pas fait de la lutte contre les protecteurs politiques des narcotrafiquants sa priorité, car en s'attaquant aux gouverneurs corrompus, c'est tout le système politique mexicain qui s'écroulerait ». Toutefois, il semble aller de soi que cette approche n'est pas viable puisque la réduction de l'influence des narcotrafiquants sur le long terme ainsi que l'amélioration de la gouvernance au Mexique devront passer par la lutte contre la corruption qui affecte les hautes sphères de l'État.

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