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La loi 62, #moiaussi et le racisme systémique: qui compte et qui ne compte pas?

Si on ne dénonce pas cette utilisation d’un discours des droits des femmes pour des fins discriminatoires, on ne fait que reproduire et renforcer l’exclusion des femmes musulmanes.

21/10/2017 08:00 EDT
andresr via Getty Images
Une fois qu’on place la loi 62 dans le contexte des échecs du féminisme blanc, on la reconnaît pour ce que c’est : un « muslim ban » à la sauce québécoise qui se colle à un discours féministe blanc.

Le féminisme blanc côtoie le racisme depuis toujours. Pendant la première vague féministe, aujourd'hui célébrée en forme de timbres commémoratifs et monuments parlementaires, on dit que les féministes ont revendiqué le droit de vote des femmes. Mais en fait, les suffragettes ne s'intéressaient qu'aux droits des femmes blanches qui ont eu le droit de vote fédéral en 1918. Les femmes (et hommes) inuits et des Premières nations ont dû attendre jusqu'à 1960.

Et beaucoup de suffragettes ont activement poursuivi des lois eugéniques qui ont mené à la stérilisation forcée des gens possédant des gènes supposément « inférieurs », cinq ans avant que Hitler ait fait la même chose. Le livre Black Candle d'Emily Murphy était particulièrement affreux, surtout envers la diaspora chinoise qui, selon elle, était une bande de drogués qui menaçait la société blanche. En fait, au Canada, on peut même dire que le mouvement eugénique était mis sur voie par les féministes blanches. Et elles l'ont fait au nom des droits des femmes, pour se protéger des soi-disant mauvaises mœurs des « autres ».

Lors de la deuxième vague, beaucoup de féministes blanches ont commis effectivement la même erreur. Betty Friedan, par exemple, a exprimé « le malaise et la misère silencieuse des femmes au foyer », ou ce que Friedan appelait, « ce problème qui n'a pas de nom ». Pour Friedan, le travail domestique laissait les femmes insatisfaites et alors, elle revendiquait surtout le droit des femmes de sortir de la sphère privée et familiale.

Mais à partir des années soixante-dix, les féministes noires-américaines, des militantes et des intellectuelles comme Angela Davis, Kimberlé Crenshaw, bell hooks et Audré Lorde, ont critiqué Friedan, ainsi que d'autres féministes blanches, en dénonçant le fait que la réalité quotidienne des femmes noires ne correspondait pas toujours avec le féminisme blanc. Selon hooks, par exemple, « Friedan n'a pas réfléchi à qui serait appelé à prendre soins des enfants et à maintenir la maison une fois que les femmes blanches ont été libérées de leur travail domestique [...] Friedan a ignoré l'existence de toute femme non blanche ou de classe ouvrière ».

Si on parle des droits des femmes, il faut inclure toutes les femmes.

Depuis, on aurait dû apprendre la leçon : tant que l'on construit une analyse des femmes à partir d'une vision partielle, privilégiée et blanche, et qu'on généralise abusivement leurs expériences à toutes les femmes, on n'obtiendra jamais de véritable égalité. Comme le dit Audre Lorde : « les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître ». Si on parle des droits des femmes, il faut inclure toutes les femmes. Et un féminisme qui ne s'interroge pas sur les rapports d'inégalité entre femmes est voué à reproduire et à renforcer la subordination.

Au Québec de nos jours, le discours de l'égalité entre hommes et femmes est utilisé à des fins racistes depuis au moins la commission Bouchard-Taylor, quand, selon journaliste Valérie Dufour, « des madames comme ma mère déposaient des mémoires à Sept-Îles, Québec, Saint-Jérôme. Elles disaient toutes la même affaire. Elles avaient peur que le port des signes religieux fasse régresser les droits des femmes. » À n'en pas douter, ces madames n'ont guère peur de la croix du mont Royal, même si elle est pas mal ostentatoire, mais plutôt des femmes musulmanes voilées qui représentent apparemment une « régression » pour les droits des femmes.

Ce genre de racisme de la part des femmes blanches les divise des femmes racisées là où on a le plus besoin de solidarité.

Mais on doit se demander, ces madames s'intéressent aux droits de quelles femmes? Car leur peur surgit non seulement de l'ignorance des pratiques musulmanes qui sont bien évidemment diverses, complexes, et souvent féministes, mais aussi, comme le souligne Sirma Bilge, c'est par « le biais des discours de l'égalité de genre que cristallisent des frontières entre le 'nous' et le 'non-nous' au Québec ». Ce genre de racisme de la part des femmes blanches les divise des femmes racisées là où on a le plus besoin de solidarité. Et même si ce racisme s'éloigne du racisme scientifique en faisant appelle aux « cultures » ou à la religion plutôt qu'à la biologie, les conséquences sont pareils : la stigmatisation de tout un groupe de personnes, l'appelle à leur exclusion, la montée de la peur et ensuite, la haine.

C'est particulièrement laid qu'au même moment que le gouvernement renonce à s'attaquer au racisme systémique, il adopte le projet de loi 62 qui cible directement les femmes musulmanes en interdisant le port du voile intégral aux citoyens qui reçoivent des services gouvernementaux, notamment dans l'autobus ou le métro. Même si l'application de la loi semble difficile sinon impossible, le simple fait qu'on en discute dans les médias vient sanctionner des comportements discriminatoires et violents envers les femmes voilées qui sont déjà harcelées quotidiennement.

Une fois qu'on place la loi 62 dans le contexte des échecs du féminisme blanc, on la reconnaît pour ce que c'est : un « muslim ban » à la sauce québécoise qui se colle à un discours féministe blanc. En tant que femme et féministe, on ne doit pas permettre cette usure du féminisme. Si on ne dénonce pas cette utilisation d'un discours des droits des femmes pour des fins discriminatoires, on ne fait que reproduire et renforcer l'exclusion des femmes musulmanes. On doit s'attaquer à la loi 62 avec la même vigueur qu'on s'attaque au harcèlement sexuel avec la compagne #moiaussi qui a fait trembler les médias sociaux ces derniers jours. Sinon, il faut se demander - qui compte et qui ne compte pas quand on parle des droits des femmes? Arrêtons de répéter la même erreur et prenons au sérieux les droits des femmes ... toutes les femmes.

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