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Tellement plus

11/05/2014 09:17 EDT | Actualisé 11/07/2014 05:12 EDT

Parfois, il y a des choses qui m'agacent sincèrement, le plus sincèrement du monde. Tout naturellement comme ça. Des choses que je refuse d'accepter comme étant la normalité, la seule façon de penser, d'agir, d'éduquer.

Comme cette semaine par exemple. En médecine, on apprend par problème : on reçoit un cas fictif (mais bien souvent très fortement inspiré de la réalité), on fait des hypothèses, on assimile la matière, on fait des liens, on réussit à résoudre le casse-tête que peut être l'humain frappé par la maladie.

Cette semaine, on parlait des enfants en bas âge, de l'aspect psychosocial lié à la pauvreté, du syndrome hémolytique urinaire.

J'avais le goût de leur dire que la petite, si elle vit dans un milieu de stress chronique pendant les premières années de vie, elle a plus de chance de s'en sortir avec des troubles d'apprentissage, le stress ayant un impact particulièrement nocif sur le développement du cerveau des enfants.

J'avais le goût de leur dire que même si la mère n'avait que 19 ans, ancienne droguée, balottée de familles d'accueil en familles d'accueil dans son jeune âge, n'était pas pour autant une mauvaise mère. Que même si cette jeune mère n'amenait pas sa petite à l'urgence dès qu'elle toussait un petit peu, qu'elle ne l'aimait pas moins pour autant.

J'avais le goût de leur dire que si le père ne se pointait pas à tous les rendez-vous médicaux, ce n'était pas parce qu'il se foutait de sa petite fille pour autant.

J'avais le goût de leur dire que la DPJ est parfois bien efficace et bien utile, mais qu'il faut aussi considérer l'impact sur la relocalisation d'un enfant, de la perte complète de ses repères, de sa stabilité.

J'avais le goût de tellement.

Mais à la place, il y a eu des rires, un peu malaisés, des regards hésitants ; et on a sauté directement aux composantes physiopathologiques du problème : le retard de croissance utérin, la maladie pulmonaire chronique du nouveau-né, les infections nosocomiales. C'est chiffrable, c'est scientifique, ça se mesure, ça s'apprend sur des listes. Ça ne demande pas qu'on développe cette humanité, cette sensibilité, ce regard qui ne juge pas, mais qui veut comprendre, qui veut soulager cette souffrance qui dépasse toutes les cellules du corps et tout ce que la recherche pourra nous dire. Je ne dis pas que c'est nécessairement plus important, non, car pour être des bons médecins, il faut être érudit, il faut savoir la science biomédicale, il faut la comprendre. Mais j'étais choquée de savoir qu'on tenait pour acquis que tout le monde comprenait réellement cet aspect psychosocial au coeur du problème.

Peut-être aussi que j'ai un point de vue un peu distortionné, après avoir fait un stage au magnifique Centre de pédiatrie sociale de Gatineau l'été dernier, après avoir intégré complètement le concept de déterminants sociaux de la santé. Mais je me dis que pour au moins 50% des étudiants dans notre classe, la médecine de famille sera notre choix, et ce regard humain, cette volonté de comprendre et d'accepter l'individu, sera déterminante et nécessaire dans notre pratique. J'ai eu l'impression cette semaine qu'on prenait pour acquis que tout le monde comprenait. Alors que c'est faux. Tellement faux.

C'est comme il y a une dizaine de jours : j'ai dû remplir un rapport de police pour une altercation survenue au centre-ville d'Ottawa. Au-delà de l'homme qui m'a approchée, il y avait un jeune autochtone aux prises de problèmes beaucoup plus importants et difficiles auxquels je ne ferai probablement jamais face dans ma vie. La prison, ça ne lui sera pas bénéfique, ne résoudra pas sa santé mentale instable. Un suivi serré par un travailleur social, une équipe communautaire : apprendre à s'adapter, apprendre la stabilité, réapprendre à vivre dans une communauté qui lui est étrangère. C'est ce que j'ai par ailleurs écrit sur ma déclaration.

Ou c'est comme l'autre jour à l'hôpital. J'y ai fait la rencontre d'un jeune homme, à peine 30 ans, souffrant d'un diabète multicompliqué. Il a longuement hésité avant de me dire qu'il avait eu un passé trouble. Il avait peur que je le juge, que je le catégorise, que je le regarde différemment pour quelque chose qu'il avait déjà été, qu'il aspirait à ne plus être. Mais j'ai rarement vu quelqu'un aussi fier de sa petite fille, aussi prêt à se battre pour elle.

La compassion, ce savoir-être, cette volonté de ne pas vouloir poser un regard critique trop rapidement, ce sourire sincère : ça devrait s'apprendre en médecine, tout comme on apprend la cascade de coagulation, les facteurs de virulence des bactéries, les mécanismes d'absorption de la vitamine B12. La santé, qui dépasse la maladie, mais qui englobe un état de bien-être psychologique : elle est partout. Il ne faudrait surtout pas la laisser aller.

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