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Il y a trois ans, la Révolution du Jasmin

15/01/2014 12:15 EST | Actualisé 16/03/2014 05:12 EDT

Il y a trois ans, je revenais de la Tunisie. Malgré le chaos qui régnait à l'aéroport de Tunis-Carthage, l'avion avait décollé en direction de Casablanca avec étonnement très peu de retard. Lorsque je repense à ces moments, j'ai encore de la difficulté à saisir ce qu'il s'est passé, ce que j'ai réellement vécu en Tunisie. J'ai longuement essayé de mettre ces pensées sur papier, sans trop de succès.

J'ai quitté le Canada pour Tunis le 2 janvier 2011, quelques jours après d'importantes manifestations à Tunis afin d'aller y étudier les piliers économiques du pays. Puis, vers le 8 janvier, j'ai mis le cap sur Sfax, la deuxième plus grande ville industrielle du pays, où j'ai senti les premières réelles tensions politiques. Il y avait eu des manifestations à Tunis la journée après mon départ et une grève générale était attendue à Sfax le 10 janvier. Je suivais de loin le développement des tensions internes. Toutefois, ce qui se passait dans le sud n'était pas transmis par les médias nationaux, encore sous l'emprise de la famille présidentielle. Je sous-estimais grandement la situation.

À partir du moment où j'ai quitté Sfax, les événements se sont succédé à une vitesse folle : des manifs à Gafsa, des morts à Douz (quelques heures après que j'ai quitté la ville), un premier discours présidentiel le 11 janvier, des journées entières passées dans les hôtels (question de sécurité), des voyages en autobus les rideaux fermés, des repas pris en vitesse pour ne pas rester trop longtemps à la même place, des bombes lacrymogènes, des banques saccagées, d'autres morts, plus de martyrs de la révolution, une tension grandissante, des parents inquiets.

Un mouvement d'une ampleur inattendue s'installait solidement dans les moindres villes tunisiennes. On réclamait le changement de régime, le départ de Ben Ali et de sa belle-famille ; on demandait du travail, la liberté, la dignité. J'avais un peu peur, parce que la Tunisie, c'était un état policier. Et dans un état policier, ce sont les polices qui ont habituellement le dernier mot. Ce qui était en train de se passer me dépassait, m'impressionnait au plus haut point. Un peuple se soulevait ensemble contre un homme qui les avait dirigés d'une main de fer pendant vingt-trois ans. C'était spontané, c'était une simple réclamation des libertés fondamentales.

J'étais à Sousse le 13 janvier lorsque Ben Ali a dit avoir compris la Tunisie et ce que le peuple demandait. Des vagues de gens ont rempli les rues, débordant de joie : des milices du gouvernement. Le couvre-feu a été renforcé, plus question de sortir de l'hôtel. Les pressions se faisaient de plus en plus fortes, palpables même parmi les employés de l'hôtel. Puis, Ben Ali a fui. Une vague de soulagement a traversé le pays - le calme allait revenir. Le peuple et la dignité avaient eu raison du pouvoir et de la force.

Je suis revenue au Canada le 16 janvier, bouleversée par ce que je venais de vivre, sans encore savoir à quel point ce voyage allait changer ma vie. Complètement. Il y a trois ans, la Tunisie faisait fuir son dictateur des trois dernières décennies. Il y a trois ans, un ouragan d'espoir, de courage et de dignité gagnait de l'ampleur dans ce petit pays de l'Afrique du Nord.

Aujourd'hui, la réalité est bien différente. La scène politique n'est ni noire, ni blanche, ni même grise. Elle s'est barbouillée de multiples teintes. Mais cette ferveur du changement ne s'est pas éteinte en Tunisie. Par ailleurs, l'ensemble du corps médical du pays, y compris les étudiant(e)s en médecine, proteste par milliers contre le projet de loi 38. Cette loi obligerait les jeunes spécialistes à travailler pendant trois ans à l'intérieur du pays à la fin de leur résidanat, dans des centres médicaux en manque criant de matériel. Ils demandent plutôt au gouvernement d'établir une loi répondant aux problèmes réels en santé publique, dont une meilleure distribution des ressources et des équipements adaptés à leur pratique. Les juges et les agriculteurs sont également redescendus dans les rues pour contrer des nouvelles politiques gouvernementales.

Trois ans plus tard, je continue d'être renversée par cette révolution, qui m'a donné la force de croire au changement et qui m'a vaccinée contre l'apathie politique dont plusieurs semblent souffrir. Je tiens à leur rendre hommage : ils se sont levés avec fierté et force au nom de la liberté et de la dignité, et je leur dois toute mon admiration. Il n'y a pas un jour qui passe sans qu'un souvenir, une image, un moment ne me vienne en tête.

La Tunisie est en moi. Et elle le restera. D'ailleurs j'y retourne en mars. Je ne crois pas avoir à spécifier à quel point j'ai hâte.

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