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Trafiquer les rides sur les visages

09/02/2016 10:22 EST | Actualisé 09/02/2017 05:12 EST

À 40 ans, on regarde la vieillesse comme une tare. Et on entretient ce cliché jusque dans la vieillesse. Puis, rendu là, on se regarde et on se voit comme on jugeait les vieux... quand on avait 40 ans, avec les critères de cette époque. On regarde notre vieillesse avec les yeux de la jeunesse de notre époque. N'est-ce pas cette image qu'on perpétue par la suite tout au long de sa vie, au lieu de l'aborder avec nos yeux d'aujourd'hui ? Il ne faut pas intérioriser les stéréotypes négatifs sur la vieillesse que nous avons véhiculés toute notre vie. Le risque est grand de devenir et vivre ces mêmes redondances et de passer à côté d'un épanouissement positif durant le dernier tiers de notre vie.

On passe beaucoup de temps et d'argent à essayer de se rajeunir, de paraître plus jeune. Faire paraître l'extérieur 10 ans plus jeune peut vieillir de 10 ans la vie intérieure. On entretient avec mélancolie l'image de notre jeunesse parce qu'on néglige de découvrir la splendeur de la vieillesse. La vieillesse ne peut-elle devenir le rêve d'une vie ? N'y a-t-il rien de plus beau qu'un beau vieux ? Un vieux qui sait bien vieillir. Un vieux qui diminue l'importance de l'extérieur de son corps. Pour enfin cajoler et embellir son intérieur ! Pour enfin mieux regarder la vie à travers le prisme de l'expérience acquise durant toute sa vie et observer celle des autres. Les rides, l'étirement de la peau ne sont-ils pas les indices d'un vécu important, d'un intérieur riche, d'une sagesse disponible et de l'atteinte de la phase ultime ? N'est-ce pas beau ?

Combien de fois ne dit-on pas à des jeunes : «quand vous serez vieux, vous comprendrez». Et quand on est vieux, on refuse de comprendre, puisqu'on a de cesse de rajeunir son corps pour paraître plus jeune. Mais sans jamais l'être.

Les magazines, en fait ceux qui les dirigent et ceux qui les font, ont tendance à trafiquer les visages en page frontispice pour enlever les traces de la vie comme pour les aseptiser. Je n'ai pas reconnu Claire Lamarche en première page d'une publication. On avait effacé toutes ses rides, toute la vie de son visage. Pourtant, une photo à l'intérieur la montrait au naturel. Elle, si belle et rayonnante. Pourquoi l'avoir défigurée à ce point ? Quelle raison intelligente peut-on invoquer ? Quel message envoie-t-on ? Ce n'est évidemment pas une erreur ou un lapsus innocent.

Et que dire de Lise Dion en page frontispice d'un autre magazine ? Je ne la reconnaissais tout simplement pas. Par chance, son nom en gros caractère l'identifiait. J'ai montré sa photo en page 89 à plusieurs personnes : aucune ne la reconnaissait, même après que j'eusse révélé son identité. J'avoue que cela se mariait si bien au sens de l'entrevue de la page voisine où elle affirmait haïr vieillir. Comment cette femme que j'admire peut-elle inviter sa génération dans cette voie ? Pourtant, son vieillissement lui apporte une aura qui émane d'elle et dont elle ne semble pas soupçonner l'existence. Elle a valorisé la grosseur, pourquoi ne valoriserait-elle pas les rides ?

Ce fut aussi le cas des deux octogénaires que sont Dominique Michel et Denise Filiatrault, toutes deux «déridées» en page frontispice de magazines : irréelles et déguisées en quadragénaires. Pourtant, nous les voyons toutes au naturel, ailleurs comme à la télé. Elles portent si bien leur vrai âge, tout en beauté. Est-on gêné de révéler la beauté d'une femme qui vieillit bien ? L'an passé, France d'Amour, encore toute jeune, présentait son récent disque à l'émission Tout le monde en parle. Les autres invités ont aussitôt souligné qu'on ne la reconnaissait pas sur la photo de son album. Elle ajouta : «Ouais. J'ai pourtant réclamé le droit d'y voir mes quelques rides, mais mon directeur artistique m'a dit que c'était tendance d'enlever les rides, les boutons, etc. Qu'il fallait conserver ces retouches. J'ai dit "OK, si c'est la mode".»

Inimaginable ! C'est «tendance» d'effacer les rides sur la figure. Qui a déclaré et imposé cette tendance ? Une tendance qui a sûrement vieilli depuis le temps qu'elle dure. Après les femmes anorexiques, voilà les vieilles déridées. Au risque de ne plus les reconnaître. De leur enlever l'expression d'une vie, de la vie. Vite, il nous faut des tribunes pour dire haut et fort qu'il faut mettre fin à ce massacre.

La soirée des Oscars hollywoodiens est le nec plus ultra du triomphe sur l'autel de la beauté surfaite. De grands et célèbres stylistes, consultants des plus grandes compagnies comme Cover Girl et Pantene, ont pontifié publiquement des observations qui ont été reprises dans tous les magazines de la planète. En voici quelques exemples :

Pommettes en bétons, sourire «bec de canard», regards archi étirés... après trop de chirurgie esthétique, nos stars préférées en deviendraient presque méconnaissables. C'est dire que le remède peut devenir pire que le mal. «Cameron Diaz est passée de belle à clownesque», affirme Denis Binet, styliste consultant chez Pantene Pro-V. «On dirait qu'elle porte un masque! Je l'aurais tellement préférée avec ses imperfections liées au temps!»

«Cette quête de jeunesse éternelle est parfaitement absurde. Dimanche soir, il était quasi impossible de reconnaître Tom Cruise», s'exclame Amélie Ducharme, maquilleuse officielle pour CoverGirl. «C'est affreux! Une opération réussie ne doit pas se voir. Et puis, savoir vieillir fait justement partie de la beauté. C'est valable aussi bien pour les femmes que pour les hommes»

«Il y a quatre ans déjà, dans les colonnes du Daily Mail de Londres, Martin Scorsese, réalisateur américain, réagissait violemment au fait «de ne plus pouvoir trouver une actrice de plus de 35 ans capable de jouer la colère, tant toutes sacrifiaient leurs expressions sur l'autel du bistouri ou du Botox. Trop, c'est trop !»

Et que dire de l'acteur Gérard Depardieu, qui n'en est pas à sa première phrase-choc, qui proclamait, dans une entrevue au journal Le Monde, ne pas imaginer qu'on puisse être heureux et vieux. Holà, il a besoin d'un déjeuner-causerie. Ça urge, car il approche à grands pas de son malheur, à moins qu'il ait plongé dans la marmite d'Astérix.

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