Claude Bérubé

RECEVEZ LES NOUVELLES DE Claude Bérubé
 

Apprendre à lire les rides

Publication: 18/02/2013 16:12

Apprendre à lire les rides ! Quelle belle métaphore ! Certaines personnes lisent les lignes de la main pour ausculter l'avenir, d'autres lisent les rides du visage pour comprendre le passé, la vie et les humains. Pourquoi un jeune trouvera-t-il laide une femme de 70 ans avec des rides, alors que moi je la trouverai belle et séduisante ? Parce qu'il faut des années pour en déchiffrer l'alphabet. Les jeunes sont plutôt des analphabètes dans ce domaine, car il faut des ans et des décennies pour en déchiffrer les nuances. Bienheureux les lettrés, car ils auront accès à l'opulente bibliothèque de l'âme humaine. Pourquoi sont-ils si nombreux ceux-là qui veulent effacer leurs rides, qui ne cherchent qu'à camoufler leur vieillissement et leur âge ? Effacer les traces de leur vie? Entendez-vous les doléances de ceux qui refusent de vieillir? Ils veulent entendre : « Mon Dieu que tu as l'air jeune! Tu ne parais pas ton âge! » Il y a des compliments plus beaux à leur faire !

J'ai été séduit par une entrevue de Denis Villeneuve où il a évoqué les rides. Ce dernier est un cinéaste accompli qui a conquis ses lettres de noblesse avec le film encensé qu'est Incendies.

Après avoir étudié le cinéma dans des studios aseptisés, il a gagné la série Europe-Asie, seul avec sa caméra, sur ce grand territoire. Il confiait « J'ai parcouru des dizaines de milliers de kilomètres pour apprendre à lire les rides d'un visage » (L'Actualité, février. 2011). Il a appris à faire ses films dans ces territoires inhospitaliers en apprenant à lire les rides des populations locales. Ces rides dévoilent les souffrances et les bonheurs, la détermination et l'espoir. Il a aussi réalisé le film « Polytechnique ». En tournant le film Incendies en Jordanie, il a travaillé avec des gens qui vivent la guerre quotidiennement comme des Algériens, des Palestiniens, des Marocains et des Syriens. Il a appris à son équipe à lire les rides ! Ce qui a permis une chimie. Au-delà des identités raciales, les rides transmettent un langage universel, humain et profond.

À 40 ans, on regarde la vieillesse comme une tare. Et on entretient ce cliché jusque dans la vieillesse. Puis rendu là, on se regarde et on se voit comme on jugeait les vieux...quand on avait 40 ans avec les critères de cette époque. On regarde notre vieillesse avec les yeux et les préjugés de la jeunesse de notre époque. N'est-ce pas cette pseudo-image décevante qu'on voit dans le miroir par la suite tout au long de sa vie au lieu de l'admirer avec nos yeux d'aujourd'hui ? Il ne faut pas intérioriser les stéréotypes négatifs sur la vieillesse que nous avons véhiculés jusqu'à notre vieillesse. Le risque est grand de devenir et de vivre ces clichés inopportuns; de passer à côté d'épanouissement positif que projette le dernier tiers de notre vie.

On passe beaucoup de temps et d'argent à essayer de se rajeunir, de paraître plus jeune. Puisqu'exhiber un extérieur de 10 ans plus jeune peut vieillir de 10 ans la vie intérieure. On entretient avec mélancolie l'image de notre jeunesse parce qu'on néglige de découvrir la splendeur de la vieillesse. La vieillesse ne peut-elle devenir le rêve d'une vie ? N'y a-t-il rien de plus beau qu'un beau vieux ? Un vieux qui sait bien vieillir. Un vieux qui diminue l'importance de l'extérieur de son corps. Pour enfin cajoler et embellir son intérieur ! Les rides et l'étirement de la peau ne sont-ils pas les indices d'un vécu important, d'un intérieur riche, d'une sagesse disponible et de l'atteinte de la phase ultime ? N'est-ce pas beau ? Combien de fois dit-on à des jeunes: « Quand vous serez vieux, vous comprendrez ». Et quand on est vieux, on refuse de comprendre puisqu'on ne cesse de rajeunir son corps pour paraître plus jeune. Mais sans jamais l'être.

Les magazines, en fait ceux qui les dirigent et ceux qui les font, ont tendance à trafiquer les visages en page frontispice pour enlever les traces de la vie comme pour les aseptiser. Je n'ai pas reconnu Claire Lamarche en première page d'une publication. On avait effacé toutes ses rides, toute la vie de son visage. Pourtant, une photo à l'intérieur la montrait au naturel. Elle, si belle et rayonnante. Pourquoi l'avoir défigurée à ce point ? Quelle raison intelligente peut-on invoquer ? Quel message envoie-t-on ? Ce n'est évidemment pas une erreur ou un lapsus innocent. Et que dire de Lise Dion en page frontispice du magazine Vita ? Je ne la reconnaissais tout simplement pas. Par chance, son nom en gros caractère l'identifiait. J'ai montré sa photo en page 89 à plusieurs personnes. Aucune ne la reconnaissait, même après que j'eus révélé son identité. J'avoue que cela se mariait si bien au sens de l'entrevue de la page voisine où elle affirmait haïr vieillir. Comment cette femme que j'admire peut-elle inviter sa génération dans cette voie ? Pourtant, son vieillissement lui apporte une aura qui émane d'elle et dont elle ne semble pas soupçonner l'existence. Elle a valorisé la grosseur, pourquoi ne valoriserait-elle pas les rides ? Ce fut aussi le cas de deux octogénaires que sont Dominique Michel et Denise Filiatrault, toutes deux « déridées » en frontispice de magazines : irréelles et déguisées en quadragénaire. Même le Théâtre du Rideau Vert a fait de cette dernière une « jeunette » dans sa publicité. Pourtant, nous les voyons toutes au naturel ailleurs comme à la télé et reportages de journaux. Elles portent si bien leur vrai âge, tout en beauté. Est-on gêné de révéler la beauté d'une femme qui vieillit bien ? L'an passé, France d'Amour, encore toute jeune, présentait son récent disque. Les autres invités ont aussitôt souligné qu'on ne la reconnaissait pas sur la photo de son album. Elle ajouta:

« Ouais. J'ai pourtant réclamé le droit d'y voir mes quelques rides, mais mon directeur artistique m'a dit que c'était tendance d'enlever les rides, les boutons, etc. Qu'il fallait conserver ces retouches. J'ai dit OK si c'est la mode. »

Et voilà. C'est tendance d'effacer les rides sur la figure. Qui a déclaré et imposé cette tendance ? Après les femmes anorexiques, voilà les vieilles déridées. Au risque de ne plus les reconnaître. De leur enlever l'expression d'une vie, de la vie. La soirée des Oscars hollywoodiens est le nec plus ultra du triomphe sur l'autel de la beauté surfaite. Dans les colonnes du Daily Mail de Londres, Martin Scorsese, réalisateur américain, réagissait violemment au fait « ...de ne plus pouvoir trouver une actrice de plus de 35 ans capable de jouer la colère, tant toutes sacrifiaient leurs expressions sur l'autel du bistouri ou du Botox. Trop, c'est trop ! Et puis, savoir vieillir fait justement partie de la beauté. C'est valable aussi bien pour les femmes que pour les hommes ». (Oscars, le 26 février 2012.)

Nathalie Collard avait publié une chronique sur un sujet similaire sur LaPresse.ca en avril dernier. Lisez son article ici.

Lisez le blogue de Claude Bérubé en cliquant ici.

 
Suivre Le HuffPost Québec