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Les récents propos de Parizeau éclairent les charges politiques actuelles

14/04/2015 11:50 EDT | Actualisé 14/06/2015 05:12 EDT

Comme Jacques Parizeau est un éminent architecte du Québec moderne, ses propos récents sur l'organisation des affaires de l'État me sont apparus révélateurs des tâtonnements politiques actuels. Pour les décoder, un rappel historique s'impose.

La Nouvelle-France a déployé un modèle organisationnel colonial et sa conquête par la Grande-Bretagne déboucha sur une variante de ce modèle. Sa particularité: l'instauration d'un régime d'Indirect rule (1774) pour encadrer les ressortissants français et le peuplement du territoire par des colons loyalistes après 1783, puis irlandais et écossais avant 1840. Cela eut des incidences quant à l'accès aux terres et aux emplois, ce qui alimenta l'enracinement du Parti patriote dont l'objectif fut de rendre le pouvoir aux élus de l'Assemblée législative. Un affrontement s'ensuivit et la défaite à Odelltown (1838) pava la voie à l'Acte d'Union (1840).

Devenu un banal secrétariat, le Bas-Canada se module alors selon les visées de cette organisation coloniale. Sur le territoire du Québec émergent des institutions en éducation et en santé sous l'égide du clergé et des municipalités prennent en charge les services que devaient assurer auparavant les seigneuries. Le Dominion of Canada (1867) en est issu, la Grande-Bretagne y étant favorable pour se protéger des Américains et offrir un terrain d'investissement à son milieu d'affaires. Colonial, ce Dominion lègue aux provinces les richesses naturelles et des pouvoirs en santé, en éducation et en gestion des municipalités.

Alors que le Dominion contrôle le reste, au Québec, l'emprise du clergé se décuple et les gouvernements, conservateurs ou libéraux, tentent de titrer profit des ressources naturelles. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, exception faite des scandales et de la pendaison de Louis Riel, c'est l'ère des deux solitudes, du silence des peuples autochtones et de l'immigration externe et interne d'une main-d'oeuvre pour exploiter les richesses naturelles et industrialiser Montréal et certaines villes.

Lors de cette guerre, le Dominion se dote d'une armée. Puis, en 1931, il est reconnu pays sur la scène internationale. S'agissant des provinces, rien ne change. À l'occasion de la Deuxième Guerre mondiale, le Canada demande et reçoit leur appui financier. La Guerre terminée, le Québec veut rapatrier ses pouvoirs. Appuyées par le milieu d'affaires franco-québécois alors que le Québec s'ouvre au monde, ses demandes débouchent sur un transfert de points d'impôt, qui finance la Révolution tranquille.

Naît alors une province différente. Aux réformes en éducation et en santé, s'ajoutent la nationalisation d'Hydro-Québec, la création d'institutions financières et de nombreuses sociétés d'État, aussi un réaménagement du territoire, une présence sur la scène internationale et l'établissement du français langue commune. Pilotée par une douzaine de concepteurs, cette réorganisation du Québec a l'aval de tous les partis politiques. Si Lester B Pearson voulut, avec ce transfert, empêcher que le Québec s'inspire des colonies devenues indépendantes, rien n'y fit. On en veut plus, ce que véhiculent les projets d'indépendance et de souveraineté des années 1970.

Après le référendum de 1980, le Canada réactive l'idée de rapatrier la constitution. Ce sera le legs de Pierre Elliott Trudeau: une constitution qui contraint des pouvoirs du Québec et rend quasi impossible sa modification. Après le « beau risque », Brian Mulroney tente d'en parfaire certains aspects. Sans succès. La suite vint du Québec et se conclut avec la défaite de 1995. Peu après, le Canada entend rehausser son image avec des commandites, met le Québec au pas en déstabilisant, par des programmes multiples, les assises sur lesquelles s'appuie son organisation des affaires et encadre le recours au référendum. La prise du pouvoir par le PLQ (de 2003 à 2012) assure le relais.

Au cours de cette période, l'endettement du Québec augmente; la Caisse de dépôt perd 40 milliards; les PME stagnent; les investissements en infrastructure connaissent des dépassements douteux; les revenus s'effritent bien qu'impôts et taxes demeurent élevés. Parallèlement, l'ordre constitutionnel et sa charte des droits grugent le «vivre ensemble».

Dans ce contexte, le PLQ mise sur le nord et veut hausser les revenus de l'État en coupant dans les services. Battu, il revient au pouvoir en 2014, stoppe le programme pour promouvoir l'innovation dans les PME, banalise l'expression religieuse dans les institutions publiques et sabre dans les services, le tout pour équilibrer le budget, investir dans les infrastructures, baisser les impôts des plus riches et relancer le plan nord. Il se sert même d'Hydro-Québec pour attirer des minières au nord et invite la Caisse de dépôt à financer le transport en commun sur le futur pont Champlain et un train de banlieue pour les gens de l'ouest. Au total, un recyclage de fonds collectifs vers le capital et leurs supporteurs canadiens au moment où les liens sociaux sont sous attaque ailleurs au Québec.

Pour les tenants du moins d'État, ce que prône le ministre des Finances, il faut éradiquer les politiques keynésiennes, minimiser tout projet collectif et recourir à la police, à la religion, aux appartenances ethnoculturelles, au jeu et à l'art pour encadrer le peuple. En gros, restaurer au Québec l'ordre avant la Grande Dépression de 1929.

Cette charge, qui vient d'un gouvernement qu'ont appuyé seulement 42% des votants, a tout d'une imposture. Elle ne cherche pas à rafistoler - c'est devenu impossible dans le nouvel ordre canadien -, mais entend déconstruire l'organisation mise en place dans les années 1960. Aussi, la seule alternative consiste à tout revoir avec les outils d'un État indépendant dont les citoyens exercent un contrôle sur les décisions des parlementaires. La refuser, c'est refuser de décider et de vivre ensemble au Québec.

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