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Un otage comme ça...

18/07/2014 11:00 EDT | Actualisé 17/09/2014 05:12 EDT

Été 1977. Malgré notre profonde inimitié et après avoir fait disparaitre ma demande d'assignation, John Henry, le directeur du poste se résigne à m'affecter à la petite section Enquête Gendarmerie. C'est un peu comme la moralité, mais sans moyens. Les soirées consistent à visiter des clubs, bars et restos et à donner quelques rares de procès verbaux pour des règlements non suivis. Mais le plus clair de notre temps sert à prendre de l'information sur la criminalité du secteur.

Luc, mon partenaire de la soirée, est déjà arrivé le nez rivé sur le livre de bord. Moi, c'est plutôt la liste des clubs à visiter qui me fait tiquer. Il faut dire que dans le secteur, les clubs ne manquent pas : nous visitons pas moins de douze établissements par soir et dans certains, il arrive que ça brasse.

Nous sommes dans le train-train quand, tout à coup, le lieutenant de relève entre en coup de vent.

- Hey les gars, une affaire d'otage, allez rejoindre le sergent Piché sur la rue Dorion.

Sans en apprendre plus, nous voilà partis à toute vitesse vers l'adresse qu'il nous donne.

Nous sommes tout juste au coin des rues Ontario et Dorion lorsque se produit un boum incroyable. Une voiture de police qui nous croisait file directement vers le repaire des motards de la rue Huron. On aperçoit déjà des volutes de fumée noire assombrir le ciel du centre-ville. Une bombe!

- On fait quoi ?

- Nous autres, on a notre otage.

Luc a bien raison. Ils seront une dizaine sur les lieux, tandis que nous, l'otage, s'il y a otage, risque de s'impatienter.

Nous voici donc chez le père du jeune otage. Tout le monde ici à bien l'air calme, sauf le sergent. Le grand Yvon et les deux constables qui l'accompagnent tentent d'en savoir un peu plus, mais tout semble difficile. Je remarque immédiatement que le père éploré n'est pas très sobre, pas plus qu'un autre de ses fils et s'ils ont peur pour notre ficelé, ça ne parait pas trop. Yvon me lance :

- On attend qu'ils rappellent.

- Bon, on va attendre.

Ce n'est pas la joie. En plus d'être sens dessus dessous, la maison pue comme si nous étions assis dans une poubelle. Un mélange de crasse, de fumée, d'alcool et de repas jetés il y a trois semaines. Le père chicane après son mécréant de fils qui, s'il a de l'argent de caché, n'a pas payé la bière. Ça, c'est comme un péché mortel.

Le téléphone résonne enfin. Les ravisseurs exigent que le ''poupa'' trouve la cachette du ti-gars pour ramener le hasch qu'il a volé et l'argent qui manque. Les ravisseurs pas trop futés donnent l'adresse en disant :

- Appelles pas la police hein!

15 minutes plus tard, nous sommes devant l'appartement. Le grand Yvon tient un fusil de chasse qui, dans ses mains, ressemble à un jouet. Faut dire qu'Yvon est toute une pièce d'homme.

- Ok... On compte jusqu'à trois, je défonce et on court dans l'appartement. Compris?

Avec les deux gars du poste 34, nous sommes quand même sept policiers maintenant. Voilà, c'est le moment. La porte éclate en morceaux, nous entrons tous en courant et en criant « POLICE! » Et là, tout le monde nous regarde sans même broncher. Ils sont tous bien stones, même l'otage à moitié ficelé sur la chaise fume son batte. Ils sont cinq dans la place à nous regarder et rire bêtement. L'otage ne sait pas trop ce qui se passe. Je ne suis même pas sûr qu'il sache qu'il est un otage.

Au bout d'une demi-heure de fouille et d'arrestations, la prise d'otage est terminée. Des bâtons de base-ball traînant ça et là, mais pas d'arme à feu.

Le vieux papa plein de sollicitude, tout heureux de revoir son fils, lui donne un tas merde pour l'argent qu'il a caché. Les preneurs d'otage toujours aussi gelés se retrouvent en cellules. Je ne suis pas certain qu'ils aient compris, qu'il ne fallait pas donner leur adresse lors d'une prise d'otage. Faut dire que le Q.I. ne vole pas haut, dès fois je me dis qu'un poisson rouge comprendrait plus vite.

Comme nous allons repartir du poste, je rencontre l'autre Yvon, celui de l'auto de police qui s'est rendu sur les lieux de l'explosion.

- T'es pas venu ti-cul?

Je lui explique ma prise d'otage, lui, me parle de son explosion. Une bombe sous la voiture du chef du gang des motards.

- T'aurais dû voir ça. Le char tout en morceaux pis les deux gars en train de mourir. Un moment donné, j'ai ramassé la jambe du chauffeur, j'lai mis dans la valise pis je l'ai ramené à l'hôpital. J'voulais pas qui meurt sans sa jambe!

Je sais que ça a l'air un peu cruel. Mais comme ces gars-là nous font régulièrement suer, qu'on est obligés de se battre en permanence avec eux, on vient à manquer de compassion. C'est aussi ça la police.

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