Claude Aubin

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La St-Jean-Baptiste de 1968: l'éclatement et la stupeur (2/4)

Publication: 01/06/2013 10:11

Souvenirs de la Saint-Jean-Baptiste de 1968 se veut une chronique sans prétention, en quatre épisodes: les préparatifs ou l'art de ne pas être prêt; l'éclatement et la stupeur; la répression et les détentions; et, finalement, les conséquences à court et long termes.

En quelques instants, la parade de la Saint-Jean-Baptiste, allait changer de visage. Tout juste devant les estrades, dans le parc Lafontaine, Les Chevaliers de l'indépendance, menés par Reggie Chartrand, se rassemblent en une masse noire et compacte. D'un seul mais volontaire élan, ils foncent vers la parade, scandant: «Vive le Québec libre».

Les policiers pris par surprise, tentent d'arrêter le groupe qui, pancartes brandies et slogans hurlés, avance maintenant au pas de parade. Il s'en suit un affrontement fait de tiraillages et de coups. Les policiers venus arrêter Reggie, sont reçus au gaz M.A.C.E. Un de ces policiers Julien T., y perd momentanément la vue et tombe sous une volée de coups, parmi la foule qui crie, «Tuez-le!» Il n'aura la vie sauve que par l'aide d'un cavalier qui le ramassera par la ceinture de son pantalon. Finalement, après un engagement mémorable, Reggie est arrêté, tout comme Pierre Bourgault.

LIRE AUSSI
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Voilà maintenant que des pavés pleuvent sur l'estrade d'honneur. La télévision montre un Pierre Elliot Trudeau partir et revenir, le maire Jean Drapeau et une partie de sa suite, en faire de même. Bouteilles, pierres et bâtons pleuvent de partout. Formant rempart devant l'élite, plusieurs policiers encaissent cette pluie de projectiles et tombent au combat. Un peu plus loin, des manifestants - car maintenant on ne peut plus parler de foule curieuse* - renversent un camion de boissons gazeuses et lancent à leur tour sur les policiers venus en renfort, cette nouvelle manne de projectiles.

Sur les lieux, les dirigeants de la police sont tétanisés. Peu, très peu d'entre eux prennent alors des décisions. On fait appel directement à la télévision pour rappeler tous les policiers disponibles. Pendant ce temps, ce sont les sergents qui prennent les commandes. Des fourgons cellulaires arrivent en trombe, des groupes de policiers se forment et foncent directement d'où viennent les attaques. Il s'en suit des affrontements durs et implacables. Il y a dans cette foule, des femmes, des enfants, des bébés en carrosses. Ils sont malheureusement pris dans ce capharnaüm. Les policiers tentent bien de les éviter, plusieurs les dirigent vers des endroits moins exposés.

L'on remarque maintenant que des feux s'allument dans le parc Lafontaine. Des voitures stationnées se calcinent, les bancs et plusieurs arbres se fracassent servant à alimenter de nouveaux feux. Les policiers reçoivent de nouveaux projectiles, des grenades faites d'ampoules électriques remplies de peinture à l'huile. Quelques hommes attaquent les chevaux à coups de tessons de bouteilles directement au poitrail de ces pauvres bêtes.

Cette fois, les policiers ne font plus dans la dentelle. Ces hommes, ces agents de la paix, se sentent trahis par la foule. Ils croyaient avoir à détenir une dizaine de séparatistes, voilà qu'ils doivent affronter une foule qui semble composée de milliers d'individus devenus hystériques. Ils auront une réaction, plus émotive que réfléchie. Ils passent à l'attaque!

Les paniers à salade laissent s'engouffrer à plus de vingt ou trente personnes à la fois, une longue et interminable file de futurs détenus. Plusieurs sont là par accident, par malchance et se font tout petits. D'autres par contre, tentent de renverser ces mastodontes en les faisant dangereusement tanguer. Ils ne le savent pas encore, mais au poste 4, on se prépare à les recevoir avec beaucoup d'attention.

Le poste 4, situé rues Ontario et Saint Dominique, sert de quartier général des opérations. C'est ici que 95 % des détenus viendront atterrir. Le poste est presque neuf, il a moins de six ans et il semble déjà usé. Il possède en tout et pour tout, huit cellules pouvant normalement contenir cinq personnes chacune. On y ajoute, deux détentions pour femmes et juvéniles ayant assez d'espace pour six à huit personnes. À la fin de la nuit, plus de trois cent cinquante détenus y prendront place.

Prochain blogue: la répression et les détentions

* Il est généralement admis, que dans une manifestation, les Q.I. de la foule est égal à celui du plus bas. Ayant participé à titre de policier à nombreux affrontements, s'il y a une chose dont on peut être sûr, c'est qu'une foule devient parfois imprévisible et dangereuse. D'un autre côté, certains policiers perdent tout sens commun de la mesure.

Cette histoire est racontée au complet dans La nuit des désillusions (Libre édition Claude Aubin)

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

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  • Une photo de James Cross prise par les activistes du FLQ qui l'avaient kidnappé le 10 octobre 1970 devant sa résidence de Saint-Lambert.

  • Le 13 octobre 1970, Pierre Elliott Trudeau parle pour le première fois de la Loi sur les mesures de guerre aux journalistes Tim Rafle (à droite) et Peter Reilly (au centre).

  • Pierre Elliott Trudeau tape sur le toit de sa Cadillac blindée, après avoir évoqué, le 13 octobre 1970, la Loi sur les mesures de guerre à la Chambre des communes.

  • Un policier de la GRC et un soldat marchent sur la colline parlementaire le 14 octobre 1970, alors que les mesures de sécurité ont été renforcées à Ottawa.

  • Des militaires consultent une carte au moment de quitter la résidence du ministre du Travail Bryce Mackasey. Tous les membres du gouvernement ont bénéficié d'une protection renforcée à compter du 13 octobre 1970.

  • Dans les rues de Montréal, le 15 octobre 1970.

  • Scène de rue à Montréal, le 15 octobre 1970.

  • Après le rapt du ministre québécois du Travail, Pierre Laporte, et du diplomate britannique James Cross, c'est la première fois dans l'histoire du Canada que la Loi sur les mesures de guerre est évoquée en temps de paix.

  • Pierre Elliott Trudeau lors de son entrée à la Chambre des communes, le 16 octobre 1970, pour justifier le recours à la Loi sur les mesures de guerre.

  • Des militaires patrouillent devant le domicile de James Cross, le 16 octobre 1970.

  • Un présumé souverainiste lève le poing alors qu'il est emmené, le 16 octobre 1970, par la police pour être interrogé au poste.

  • Un jeune soldat canadien sur la colline parlementaire le 17 octobre 1970, au lendemain de l'adoption de Loi sur les mesures de guerre.

  • Des renforts arrivent à Montréal le 18 octobre 1970.

  • Le premier ministre Robert Bourassa et son épouse se recueillent devant la dépouille de Pierre Laporte, dont le FLQ a annoncé la mort le 17 octobre 1970.

  • Le ministre québécois de la Justice Jérôme Choquette vient saluer, le 18 octobre 1970, la mémoire de Pierre Laporte dont le corps était exposé dans le hall du palais de justice de Montréal.

  • Les obsèques de Pierre Laporte ont été célébrées le 20 octobre 1970 à la basilique Notre-Dame.

  • Paul Rose, à sa sortie du palais de justice de Montréal, le 7 janvier 1971.

  • Jacques Rose, après sa mise en accusation prononcée le 7 janvier 1971.

 

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