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Mauvaise journée dans le métro

31/05/2014 09:00 EDT | Actualisé 31/07/2014 05:12 EDT

1980. Je me suis trouvé un travail en or: le recensement de commerce, une job du tonnerre. De jour, en civil, pas de bagarres, pas de putes, pas d'ivrognes, la vraie vie quoi. Tout ce que j'ai à faire, c'est de me déplacer de commerce en commerce, vérifier le nom des personnes à appeler en cas d'urgence, parler de sécurité, vérifier les alarmes. Rien de passionnant, mais ces quelques semaines me changent du quotidien.

J'ai la bonne idée de marcher sur la Catherine. Il fait beau, il fait chaud et tout le monde est heureux. Enfin presque tout le monde. Tout juste devant le Green Garden, Nicole s'engueule avec un pochard. La grosse fille fait le trottoir depuis plus de 10 ans, elle n'est pas jolie et pas plus propre qu'il ne le faut, mais elle a toujours des clients. D'un coup, la dispute devient bagarre.

- OK, Nicole... on arrête.

- Toé, mêle toé en pas, ostie!

Puis là, elle me regarde avec attention et commence à me replacer. Haussant les épaules, elle ramasse le mec gisant à ses côtés et les tourtereaux repartent comme si de rien n'était. Elle ira probablement lui faire les poches dans la ruelle arrière.

Ma ronde continue, quelques rencontres avec différents propriétaires, rien de bien passionnant. Midi, tout le monde bouffe, alors la pause. Pas besoin de me rendre au poste, ni de manger à la course. Pas d'appels pour me faire rouler à des vitesses folles, juste de petites cartes à remplir. Tout en avalant un steak-frites, je regarde ce qui me reste à venir.

- Ouais, t'es beau bonhomme comme ça !

Francine, une serveuse qui me voit toujours en uniforme me regarde un peu surprise. On s'aime bien tous les deux, elle pourrait être ma mère et c'est un peu comme ça qu'elle me voit.

- T'as manqué une belle bataille hier. Ça brassait. Le grand Pierre s'est fait casser une dent.

- Promis, je ne vais pas rire de lui.

- Ouais, comme je te connais...

Bien sur que je vais rire. Le grand Pierre a le don d'être au mauvais endroit au mauvais moment. Un vol de banque? Il est au guichet. Un accident, il est dedans, un vrai paratonnerre. On pourrait faire une série télévisée avec ses déboires, mais les gens ne le croiraient pas.

Le repas terminé, j'ai quelques boutiques à terminer au métro Berri. J'en profite pour aller voir mon chum Michel qui est flic dans le métro. Michel est un bouffon de première, on se tord de rire pendant des heures juste à le regarder mimer tout ce qu'il raconte.

Je ne suis pas encore au bas de l'escalier que je l'entends jacasser. Cette fois, il est entouré de trois SDF un peu ivres. Les gars sont belliqueux et Michel, toujours gentleman, tente de calmer le jeu. Malheureusement, l'un des gars ne veut rien entendre et les deux autres encouragés par le premier semblent tenter de lui faire un mauvais parti.

Je m'approche rapidement du matamore qui gueule et le couche par terre d'un seul coup sur la nuque. Michel me regarde.

- Tiens, salut mon Claude. Tu passais par ici ?

Cette phrase est dite tout en faisant faire une pirouette à un des adversaires. Le troisième bonhomme nous regarde, il a une bouteille entre les mains.

- Et tu fais quoi ?

Rien. En fait, le SDF laisse tomber son arme improvisée qui se casse sur le carrelage cimenté du métro. On ramasse alors nos joyeux lurons que l'on expulse sans ménagements. J'ai un peu sali ma veste, mais c'est pour une bonne cause.

- J'te paye un café.

- Pourquoi pas!

Mais avant le resto, Michel passe par les quais, histoire de faire acte de présence avant le café. Nous sommes en pleine discussion, tentant de couvrir le bruit du train qui arrive. Soudain une personne passe à la course juste derrière moi, presque à me frapper.

- Elle est pressée...

Michel reprend le fil de la conversation jusqu'à ce que le bruit de freins sollicités à mort se fasse entendre. Nous savons exactement ce que ça veut dire. Nous voilà en pleine course, la rame de métro est à mi-parcours et le chauffeur regarde devant lui l'air médusé. Il vient de passer sur le corps d'un être humain.

Nous voilà dans la fosse à tenter de voir s'il y a encore de l'espoir. Le grand Tremblay resté sur le quai nous lance :

- J'ai appelé l'ambulance.

Je hausse les épaules avec résignation. Disons qu'il n'y a plus rien de vivant là. Des équipes arrivent à la rescousse, ils apportent les vérins. Nous réussissons à sortir la dame presque en entier, je veux dire en un morceau. Les ambulanciers arrivent, Claude et André du 33-15, deux bons travaillants. Ils réussissent tant bien que mal, à envelopper le corps et garder ensemble toutes les pièces. André vomit à quelques reprises. Ce gars-là n'a pas peur du sang, mais l'odeur particulière des tripes ouvertes lui est insupportable.

Finalement, plusieurs longues minutes plus tard, je me retrouve au café avec Michel et tous les deux reprenons la conversation ou nous l'avions laissée. Pas que nous soyons insensibles, mais justement parce que nous sommes sensibles, notre cerveau nous protège. Avec le temps, il a appris à filtrer les images et les émotions.

Moi qui ne voulais pas de bagarres, d'accidents, d'ivrognes ni de putes, je crois que j'ai été assez servi. C'est aussi ça la police.

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