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Il y a des fois où tu voudrais être ailleurs

Pour la période estivale, je reviens à mes premiers amours : Flic et confidences. De petites histoires de police.

19/08/2017 08:00 EDT | Actualisé 19/08/2017 08:32 EDT
Alex_Schmidt

La nuit débutait mal, Denis, mon lieutenant, venait de me réprimander. Mes gars avaient la mauvaise habitude de me jeter dans la grosse poubelle à papier, à la fin du rassemblement. Bon... c'est juste drôle et ça crée des liens. De son côté, Denis y voyait un manque de respect.

-Ils ne vont plus te respecter quand tu donneras un ordre.

-Premièrement, ils sont plus gros que moi et je n'ai pas à donner

d'ordres, ils sont de grands garçons.

Mais comme Denis n'a jamais eu le sens de l'humour, personne ne le fera changer d'idée.

Je venais à peine de mettre le nez dehors qu'un gars venait de se faire battre sur la Main. À mon arrivée, il était encore étendu au milieu du trottoir baignant dans son sang. Deux voitures de police et l'ambulance étaient sur les lieux et plusieurs badauds y allaient de leurs commentaires. Richard, un des gars du 33-1, s'approche.

-Salut sarg., le gars est pas mal magané.

-Des témoins?

-Ouais... Lucie, mais elle ne voudra pas parler, tu sais bien.

Je regarde la belle qui ne semble pas se défraîchir, ceci malgré la drogue et les clients. Comme à son habitude, elle croise mes yeux de façon impudique et esquisse un sourire.

-Salut Lucie, on dit que tu as vu quelque chose !

-Sais pas de quoi tu parles. Je travaille sur ce coin là depuis dix ans,

tu sais ce que je veux dire !

Oui, je sais bien ce qu'elle veut dire. Tu ne vis pas très longtemps en paix, quand tu cafardes. Ce milieu n'est pas très aimable avec les délateurs, alors ferme ta gueule et ne voit rien. Lucie n'est pas méchante, mais c'est son cul qu'elle protège.

-C'est OK Lucie, allez, fiches le camp.

La jeune femme me sourit d'aise, puis passe tout près de moi, presque pour me toucher et murmure.

-Le grand Provencher.

Et elle disparaît en vitesse. Quelle fille! Elle vient de me donner le nom du bonhomme, juste parce que je n'ai pas insisté. C'est comme ça ici. Je n'expliquerai pas à l'enquêteur comment je sais le nom, il n'aura plus qu'à faire le reste du travail. J'avise mes hommes qui feront les recherches durant la nuit.

Je ne suis pas encore dans l'auto, qu'on annonce qu'un évadé de Bordeaux a été repéré près de Saint-Denis et Sherbrooke. Me voilà en route et à entendre le son des sirènes, je ne suis pas le seul à m'y rendre.

Le temps de risquer deux ou trois accidents et je viens grossir la meute des chasseurs d'évadé. Les gars de la patrouille de nuit arrivent en soutien. C'est bien ça, mais ils me font un peu peur! Ces gars-là, sont armés de fusils calibre 12 et de carabine à répétition M1. Parfois, ils sont pires que des cow-boys.

-Salut ti-cul !

-Salut le capitaine...

Mon vieil ami Jacques, le chef de la section patrouille de nuit, me fait un énorme clin d'œil.

-Viens, on va aller le chercher nous autres !

Jacques est un homme au cœur d'or, il picole un peu, mais il a fait la guerre 39-45, été prisonnier à Dieppe, tenté trois évasions et à sa place, j'aurais picolé aussi. Mais ce soir, je crois qu'il a un peu poussé la dose. Alors, je fais gaffe.

Nous longeons les clôtures dans la ruelle arrière des commerces. Jacques reste à mes côtés, ça me rassure qu'il ne soit pas derrière. Tout à coup, mon partenaire s'enfarge dans le couvert d'une poubelle et sa M1 part tel un obus de canon. L'arme glisse sur l'asphalte vieilli, tout en faisant un de ses tintamarres. Si notre évadé est dans ces fonds de cours, il lui faudrait être sourd pour ne pas nous entendre.

-Caliss ! ça fait quoi là... c't'affaire là !

Bien sûr que Jacques l'a bien crié. Plus la peine de se cacher maintenant. Comme nous sommes devant une cour toute noire et j'hésite quelques instants.

-Vas-y ti-cul je te suis !

Ça, c'est pour me rassurer. Je me vois devant l'évadé et Jacques derrière moi qui décide de tirer. Je n'ose pas lui dire, mais j'aimerais bien être ailleurs en ce moment.

Ouf, ça y est, les autres ont localisé le fugitif. Il court sur Saint-Denis. Nous voilà à sa poursuite. Jacques qui était derrière moi n'a plus assez de souffle pour continuer. Secrètement, j'en remercie le créateur. Je cours à toute vitesse et dépasse mes gars qui ont la langue longue. Ce n'est pas évident de courir avec notre arme et ces souliers de police.

Comme je gagne du terrain, une auto-patrouille me coupe le chemin, c'est Denis mon lieutenant. Le voilà qu'il dépasse notre évadé, stoppe la voiture et se jette dessus comme le ferait un vacher à un taureau. Les voilà qui roulent au beau milieu de la côte de la rue Saint-Denis. C'est bien la première fois que je verrai Denis avec un uniforme sali.

Nous arrivons tous à la rescousse, mais l'homme à bout de souffle n'a pas envie de résister. Il est relevé manu militari par cinq paires de bras. Tout le monde en veut un morceau... Ils ont participé à la curée, normal qu'ils ramassent une partie du butin.

Finalement, Jacques se pointe. Il est en sueur, j'ai peur qu'il me fasse une crise de cœur !

-Ça va Jacques ?

-Ben oui ça va. Chanceux qu'on l'a pas pogné lui!

Mon ami tourne les talons, sa chemise est mouillée et ses veines du cou sont écarlates. Mais , il ne dira pas qu'il ne va pas bien... Ça ne se dit pas dans la police*.

Richard, mon gars du 33-1, me fait signe de le rejoindre.

-Sarg... Pendant la poursuite, les gars du 33-8 ont ramassé le grand Provencher sur la Main

-Ha.

-Elle est fine Lucie hein, c'est ça l'amour!

Je ne réponds pas, ils ne comprendraient pas.

* Mon vieil ami Jacques Cinq Mars est mort à 96 ans au mois de novembre 2016. Il aura eu une carrière incroyable.

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