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Le noyé

28/06/2014 09:30 EDT | Actualisé 28/08/2014 05:12 EDT

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Pour la deuxième fois cet après-midi, Jean et moi filons à vive allure. Cette fois, c'est une femme en pleine crise de cœur au beau milieu de la Ronde et nous, on est en ville. On a beau y mettre la gomme, la circulation est dense, il faut louvoyer et même grimper les trottoirs. Jean conduit en cascadeur, le terre-plein du pont Jacques-Cartier n'échappe pas à sa conduite débridée, même chose pour l'entrée du site de la ronde.

Depuis quelques semaines, la ville a engagé des étudiants gardes-barrières, qui ont comme consigne de ne laisser entrer personne, pas même la police. Alors, après avoir enfoncé une ou deux portes grillagées, ils se précipitent pour ouvrir, posent une ou deux questions pour la forme et remplissent une belle feuille de papier. En temps normal, on ne dit pas un mot, mais avec les gyrophares et la sirène...

- Vous allez ou ?

La grande perche faisant signe d'arrêter croit que nous allons remplir le questionnaire d'usage. On le laisse comme ça, tout pantois, pauvre job d'été.

Maintenant sur le site, faut pas gaffer. C'est la Ronde et ça grouille d'enfants qui courent partout, suivis de parents qui courent derrière. Alors de peine et misère nous arrivons devant l'attroupement causé par l'appel. Nous fendons la foule qui se presse comme pour une nouvelle attraction : la grosse madame qui meurt. En fait, elle ne meurt pas la grosse dame, elle est juste bien essoufflée. La chaleur intense, le poids, la marche, tout ça l'a affaibli et comme personne ne peut la transporter, on a pensé à la police. Dire qu'on a risqué notre vie et celle de beaucoup d'autres, pour un transport lourd. La pauvre dame nous regarde d'un air navré.

- Je suis désolée, hein !

- C'est correct Madame.

J'aimerais juste savoir qui est le twit qui a pris l'appel. Mais ça, on ne le saura pas. Alors autant nous occuper du transport. Comme elle est venue en autobus, pas question de la remettre dedans. Le grand dadais vient à la course ouvrir la grande porte, cette fois pas un seul mot ne sort de sa bouche.

De retour en ville, direction rue Frontenac. Nous faisons la livraison à domicile. Il nous reste à l'aider à remonter chez elle, ce qui n'est pas une mince tâche.

- Voulez-vous un café?

- Non merci Madame

Au retour, le répartiteur nous refile un incendie, rue René Lévesque. C'est drôle comme le feu attire les badauds. On a beau crier : reculez, laissez la place aux pompiers. C'est comme parler dans le vent. Alors, Jean Charles, un de mes pompiers préférés, a la brillante idée de placer le bec du boyau d'arrosage à la verticale, ce qui en fait une immense fontaine. L'effet est immédiat, la foule se projette vers l'arrière pour éviter l'averse et enfin, nous travaillons en paix.

Plus loin, un pompier sort une jeune femme du logis en flammes. Nous accourrons avec les ambulanciers pour la transporter le plus rapidement possible. La pauvre est toute noire et mal en point. À l'entendre tousser, elle a dû accumuler assez de fumée pour ne pas se payer de cigarettes dans les dix prochaines années.

Quelques minutes plus tard, nous sommes relevés pour le repas. Une fois terminé, nous repartons pour l'île. Nous aurons un peu de répit. En passant devant le Lili Marlene, monsieur Rack, le proprio, nous fait signe de nous arrêter et ça, c'est un ordre! Lui et nous, c'est une longue histoire d'amour. Il a fait la guerre du côté des Boches et comme je suis calé en histoire, nous refaisons la guerre devant une chope de bière bien froide. Ce soir, nous sommes en train de sauver la ville de Stalingrad, quand un bonhomme arrive en courant.

- J'ai vu un cadavre dans l'eau

Stalingrad devra attendre mon retour pour être délivrée. Monsieur Rack fait une mine désolée et nous partons rapidement accompagnés du plaignant.

À notre arrivée, le cadavre n'y est pas, nous voilà à suivre sa trace. Des gens près de la rive nous confirment l'avoir vu passer. Alors la solution : le dépasser et l'attendre à la marina.

Nous voici en pleine vitesse, disons qu'ici ce n'est pas la même pleine vitesse, les visiteurs n'ont pas les réflexes de nos citadins. Quand même, nous dépassons la barrière de la ronde. Oui, encore une barrière, il faut de l'ordre ici.

Le quai de la marina, bel endroit pour trouver un bateau. Pas si facile, pourtant il n'y a que ça sur les quais. Nous réussissons finalement à réquisitionner une chaloupe pas trop pourrie et une paire de rames. Un employé un peu rigolo nous tend une corde.

- Vous allez en avoir besoin !

Ramasser un cadavre dans l'eau n'est pas de tout repos, il ne va pas nous aider. Nous voilà à l'entrée de la marina, là où le courant est juste assez fort pour nous faire dériver et pas assez pour chavirer. Une chance, car nous n'avons pas de veste. Il nous reste à trouver l'homme maintenant. Jean est à la rame et je fais le guet. On n'a pas fait cinq minutes qu'il se pointe.

- Avance, il est juste devant nous.

Effectivement, l'homme est là, les bras en croix et la tête bien enfoncée sous l'eau. Jean s'approche, je vais donc l'agripper par le collet de sa chemise et y passer la corde. Je me penche vers lui, la moitié du corps à l'extérieur de la chaloupe et je réussis à l'attraper.

- MERDE !

Le cadavre m'assène tout un coup de poing, en se démenant comme le diable dans l'eau bénite. Ce con! Il n'est pas mort. J'ai failli me retrouver par-dessus bord tant il m'a fait peur. Il est là, à me regarder d'un air affolé tout en se débattant dans l'eau.

- Caliss, tu fais quoi là ?

- Sais pas.

Nous finissons par le ramener à la rive. Le pauvre grelotte de froid et en moins de deux, nous sommes à l'urgence de l'hôpital Saint-Luc. Quand je lui pose la question sur ce qu'il faisait là, il me répond gentiment.

- Je voulais me suicider, je ne sais pas nager. Alors j'ai flotté. Je suis désolé.

Je dois admettre qu'un mort qui se met à bouger comme ça, ça donne des sueurs froides. Il faut avoir le cœur solide. Jean et moi en rirons longtemps. C'est aussi ça la police.

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