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<em>Flic et confidences</em>: une mort qui touche

19/10/2013 09:59 EDT | Actualisé 19/12/2013 05:12 EST

Je réitère pour certains lecteurs que les affaires présentées sur ce blogue sont réelles et documentées. Celle-ci est tirée du livre à paraître : Le Lansquenet solitaire

Notre-Dame-de-Grâce 1990

Un après- midi d'automne, étant au bureau, j'étais à achever des rapports en retard quand Edgar vint m'aviser qu'une femme venait d'être abattue, que sa vie était en danger. Au même moment, Jean Pierre, un des policiers sur les lieux, téléphone pour m'indiquer que la scène de crime est protégée et que l'identité judiciaire est en route. Donc, direction l'hôpital.

À mon arrivée, la jeune femme est toujours vivante, mais ses chances de survie sont presque nulles. Je téléphone aux Homicides, me faisant répondre par les enquêteurs, d'attendre qu'elle soit froide et que, pour le moment, elle m'appartient.

À peine ai-je raccroché qu'une voiture arrive en trombe, une magnifique BMW dont les freins fument d'avoir été trop sollicités. Un bonhomme dans les 140 kilos en sort prestement, et toute une équipe médicale s'empresse à le suivre pendant qu'il passe des vêtements stériles. Je comprends rapidement qu'il est l'urgentologue.

Jean Pierre m'avise qu'un homme, un Sri-lankais, attend au poste avec deux enfants. J.P. m'explique rapidement que l'homme est le nouvel ami de la dame et que le tireur est l'ex-mari. Il ne nous reste qu'à le retracer.

Quelques longues minutes plus tard, le gros médecin traverse le hall, s'appuie lourdement contre une colonne et grille une cigarette. Je vais à sa rencontre, tout en sachant bien que ce ne sont pas de bonnes nouvelles. Nous discutons brièvement. Il n'a rien pu faire, c'est aussi simple que ça. Au moment où je le remercie, il me regarde intensément et répond: «Pourquoi? Je n'ai pas pu la sauver». Puis il s'installe péniblement dans sa BMW et repart. L'infirmière à mes côtés m'explique qu'il allait dormir au moment ou la dame arrivait. «Il a vingt heures de travail derrière lui».

Il me reste à informer l'enquêteur des Homicides. Cette fois, il n'y échappera pas. Je retourne donc au bureau, l'affaire ne m'appartient plus. Elle ne m'appartient peut-être plus, mais assis à l'avant du poste, il y a un homme et deux orphelins de 8 et 10 ans, anxieux et apeurés. Je décide de m'occuper d'eux et les faits asseoir à mon bureau.

Quelques minutes plus tard, les hommes des Homicides* se pointent parlant, sans trop de ménagement, au nouvel ami de la dame et ignorant tout simplement les enfants. Ils écrivent, prennent des notes et parlent entre eux. Puis arrive le directeur de service **, l'homme vient grossir le lot des indifférents besognant sur la cause. Des gars qui, jasent, plaisantent et rient haut et fort, juste à côté de trois êtres frappés par ce drame atroce.

À un moment, je vais voir les enfants et offre des jus et du thé au père adoptif. Derrière moi s'élève la voix du directeur. «Pis nous autres, tu offres rien?» Cette fois j'éclate. Pendant quelques longues minutes, je leur servirai du: Bande de sans-cœur, de cyniques, de pas d'allure et j'en passe. Je finirai ma tirade par un «Si vous en voulez du café... Allez vous le chercher!»

Silence de mort... Je pars chercher les jus et le thé et je retourne sur la route pour me calmer un peu. À mon retour, Gerry le lieutenant de relève m'attend : «Le directeur de service a demandé pour qui tu te prenais et a dit que tu étais un hostie de frais chié».

Il devait être le seul à ne pas connaître mon sale caractère.

*Je semble dur à l'endroit des enquêteurs des Homicides. À leur décharge, ils vivaient avec les cadavres et je crois qu'ils se forgeaient une carapace. Par contre, plusieurs autres étaient plus sensibles à l'entourage.

** Le directeur de service était un surnuméraire payé 90 000$ à l'époque. Il avait la lourde tâche de patrouiller avec un chauffeur pour vérifier si les policiers portaient leur képi lors des appels. Ils étaient aussi présents lors d'événements majeurs. Bien sur, ils n'étaient pas ceux qui prenaient les décisions. Un directeur eut même le mandat de vérifier la serrure de porte des postes de police. La nuit, ils veillaient à ce que personne ne dorme, du moins, tant qu'ils ne le faisaient pas eux-mêmes.

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