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C'était tout un Premier de l'an

Nous, les plus jeunes, le temps des fêtes, c'est dans une voiture de police qu'il se passe.

30/12/2017 08:00 EST
Getty Images/iStockphoto

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Vieille habitude que nous avons, nous sommes encore de nuit. C'est aussi celle du Premier de l'an. Nous, les plus jeunes, le temps des fêtes, c'est dans une voiture de police qu'il se passe. Il faut aussi dire que c'est mon quart régulier. Je ne vais pas trop chialer, l'an passé, j'étais de soir. L'an prochain de jour peut-être.

En fait, la grosse nuit, c'était hier. Mais ce soir, il y a encore des retardataires, ceux qui n'ont pas fini ou ne veulent pas finir de fêter. Alors, nous les flics, nous courrons comme des malades. Les appels n'arrêtent pas, c'est comme un feu roulant. Tout le monde t'offre un verre, surtout là où, dans le party, ça commence à brasser. Nous sortons d'une petite dispute à coups de bouteilles, pour en prendre une autre à coup de poing. Tout ce beau monde me semble imbibé d'alcool. Ici, c'est le centre-ville ZONE GRISE, rien à voir avec celui de l'Ouest de la ville.

Sur la Catherine, quelques fêtards nous font des signes joyeux. L'un d'entre eux se promène avec une bouteille de vodka et s'approche de nous.

-Tiens, prends un verre constable!

-Non... Merci.

Yves est un peu plus renfrogné, il a lui aussi fêté dans la soirée et comme il est célibataire, il avait une touche. Mais... comme Cendrillon, il avait dû partir avant les douze coups. Alors adieu veaux vaches...

-On va au café ?

Yves n'a pas le temps de terminer sa phrase que déjà, on a un appel. Un homme blessé, rue De La Visitation. Ça y est, nous voilà encore sur une route glacée fonçant à vive allure. Yves aime bien rouler vite, moi aussi, sais pas pourquoi, car on se ramasse presque toujours avec le plus grand nombre d'appels. Yves me pointe un gars qui nous fait des signes.

-Je pense que c'est lui.

En fait, un jeune homme se tient dans l'escalier et à voir son pied qui se fout de l'autre, on voit bien qu'il est cassé. Je regarde mon partenaire.

-L'ambulance ?

-Non.

C'est décidé, on fera le transport, comme on est à cinq coins de rue, on ne va pas attendre le privé pendant vingt minutes, pour ce transport.

Pas de danger, personne ne vient du sud, ce feu sert à ralentir la circulation, mais ça donne toujours un choc à ceux qui ne le savent pas.

Notre bonhomme monte péniblement à l'arrière et Yves décolle, je dis bien décolle, car c'est sa façon de conduire. Et bien sûr, nous lui faisons notre gag habituel. Il y a sur la rue René Levesque, un feu rouge que l'on passe toujours à pleine vitesse. Pas de danger, personne ne vient du sud, ce feu sert à ralentir la circulation, mais ça donne toujours un choc à ceux qui ne le savent pas.

-Heu... Monsieur, la lumi.

-Je sais.

Yves ralentit à peine à l'intersection, nous connaissons ce secteur comme notre poche et on pousse toujours un peu plus le bouchon. Le pauvre blessé en oublie presque sa jambe.

Notre arrivée à l'hôpital se fait dans la joie, à l'urgence, le personnel fête encore. Tout ça, en travaillant comme des fourmis. Comme nous ressortons, le gros Murphy vient nous rejoindre et nous verse une petite rasade de cognac, histoire de resserrer les liens.

-Bonne année les gars !

-Merci Murph.

Ce gros bonhomme au cœur d'or est un joueur de tours reconnu et un infirmier hors- pair. Lui et Monsieur Côté, ils sont l'âme de l'urgence. Mais méfiez-vous, ils sont aussi des experts en tours pendables. Ils sont aussi nos fournisseurs en Lasix, un liquide incolore et inodore qui à la propriété de vous faire uriner rapidement. Alors, il nous arrive d'offrir des cafés aux gars qui prennent le métro à la fin du quart de travail. Alors, prendre ce cognac devient un acte de foi.

Nous ne sommes pas encore en devoir qu'une bagarre sur la Main nous fait repartir à pleine vitesse. Cette fois, nous sommes quatre voitures sur les lieux et on en a plein les bras. La fête se termine encore et toujours par des coups de poing, des chaises brisées, des bouteilles qui volent. Le train-train habituel quoi ! Bon, on sépare tout ça, les gars qui tout à l'heure se pétaient la gueule, se serrent dans les bras et partent en taxi, par chance qu'ils ne sont pas restés. Nous autres, on en conduit un, au poste, il a vraiment insisté. Casser une bouteille sur la tête de la serveuse, c'est pas tellement brillant.

Nous voilà encore une fois sur la route. Je prends le volant, car malgré sa constitution d'homme fort, Yves fatigue. Nous sommes encore devant le poste de police, quand le répartiteur demande une voiture disponible.

-Une voiture pour le Lion d'or, un bomme blessé par couteau et bagarre générale.

Il se fait un silence pesant. Je regarde Yves qui prend le micro.

-Ok le quatre-huit, on est loin, mais on y va.

-On vous trouve des renforts.

Ça, c'est à l'autre bout du secteur, mais vraiment à l'autre bout du secteur. Allez, clignotants et sirène. Pour le moment, on est seul sur une route glacée, j'espère juste que quelqu'un va se libérer.

Nous arrivons à la rue Sanguinet, le feu est rouge, on le passe, St-Denis c'est pareil, St-Hubert encore pareil, le répartiteur demande toujours des voitures pour se rendre. J'entends des voitures qui se libèrent, mais là, pour nous c'est la course. J'arrive à Amherst miracle, le feu est au vert alors j'écrase et je suis probablement à 130 km quand j'arrive au feu de la rue Plessis qui est au rouge, mais je vois aussi la jaune de l'autre côté. Je ralentis quand même un peu, donne toute la gomme à la sirène. Malheureusement, un taxi qui descend la rue Plessis, voit que sa propre lumière va changer au rouge. Le chauffeur accélère et on ne se voit qu'au moment où il me rentre dedans.

C'est dans un bruit de ferraille et un nuage de fumée que je termine ma course dans le mur de briques d'un magasin de linge. J'ai la jambe gauche prise entre le volant et la porte, le reste de mon corps est presque à la place d'Yves, qui lui est couché sous le coffre à gants tout juste à côté de la radio qui fonctionne toujours.

-Ça va ?

-Non...

Je vois maintenant deux voitures de police passant l'intersection à une vitesse folle, mon lieutenant ralentit tout de même un peu et je lui fais signe de continuer. Le chauffeur de taxi n'a rien, mais il est sous le choc. Je sors finalement de la voiture pour le réconforter.

La radio qui fonctionne malgré tout annonce, que le blessé est mort d'un coup de couteau et que la bagarre est sous contrôle. L'ambulance du service nous conduit à l'hôpital Ste Jeanne d'Arc, ou on m'annonce que j'ai une côte cassée et le fémur fêlé. Yves n'a finalement rien d'autre que quelques bosses et un mal de tête.

Tout près de nous, une jeune femme est traitée pour une tentative de suicide. Elle garde un visage totalement fermé, je lui fais un timide sourire, auquel elle ne répond pas. Je ne sais pas pourquoi, mes maux me paraissent moins importants tout à coup. Alors je m'approche un peu et lance maladroitement.

-Bonne année quand même, mademoiselle.

Je n'obtiendrai pas de réponse, juste des larmes. Je ne peux que rester là quelques secondes. Le temps qu'elle me montre son dos.

Plus tard, le doc me dira qu'elle a avalé toute une bouteille de médicaments. Triste jour de l'an.

J'aurai droit à une semaine de repos et à un mal de dos permanent que je traîne encore aujourd'hui. La voiture par contre ne sera jamais réparée, ils enlèveront les clignotants, la sirène et le reste ira au ferrailleur. À mon retour au poste, j'en serai quitte pour un blâme dans mon dossier, pour avoir été imprudent et une semaine de faction à pied sur la Catherine. Faut bien un peu de discipline.

Ça aurait pu être pire.

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