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Dessine-moi un complot

15/07/2013 10:33 EDT | Actualisé 14/09/2013 05:12 EDT

Rayon des revues chez Renaud-Bray. Paris-Match: «Bernard Tapie se dit victime d'un complot». Retour à la maison, j'ouvre ma page Facebook et tombe sur un article du Figaro Magazine: «Les Juifs turcs accusés de mener la fronde contre Erdogan». Puis, dans les médias d'ici, j'apprends dans la même journée que l'ineffable Éric Duhaime, sorcier en chef de l'amicale démago-populiste, relaie l'idée que les tragiques événements de Lac-Mégantic pourraient être attribués à un soi-disant complot écoterroriste.

La théorie du complot en mène large. Depuis le célèbre faux Protocoles des Sages de Sion (créé à Paris en 1901 par un faussaire russe) à la petite industrie mise sur pied par le sataniste Alex Jones en passant par l'excellente mais fictive télésérie X-Files, les conspirationnistes sont au garde-à-vous. Ils veillent au grain. Tendent leurs oreilles pointues et se tiennent les yeux ouverts avec des cure-dents. Constitués en réseaux plus ou moins organisés, ils ont des antennes partout.

Le grand problème, c'est que la plupart d'entre ceux qui propagent des affabulations ne recherchent pas la stricte vérité puisque, c'est bien connu, la vérité est ailleurs. Non, ce qui les intéresse, c'est ce qu'ils imaginent être les coulisses des événements qui se trament au quotidien. Pour les «dévoiler», ils rejettent d'emblée toute position officielle des autorités pour s'en tenir à une formule assez simple: «À qui profite le crime?».

À ce compte-là, toute personne qui reçoit une indemnité grâce à une quelconque police d'assurance pourrait être suspectée d'avoir fomenté un complot. Tant pis pour l'épouse éplorée qui pleure son amoureux perdu, si elle touche de l'argent des assurances pour la mort de son homme c'est surement qu'elle est coupable.

C'est gros. En effet. Mais la pensée paranoïaquo-conspirationniste ne fonctionne pas autrement. Elle est aussi primaire que cela.

Ce qui constitue sa plus grande force cependant est qu'elle renverse le fardeau de la preuve. Si dans la logique communément admise en droit, en philosophie ou en science il faut s'en tenir à la démonstration des faits par des arguments étayés et des preuves tangibles, comme ce fut le cas lors des attentats du 11 septembre 2001 signés et revendiqués par Ben Laden et Al Quaïda, les conspirationnistes renversent le fardeau de la preuve et nous entrainent dans leurs fantasmes: «Vous ne pouvez pas démontrer que ce n'est pas un coup orchestré par le gouvernement américain, c'est donc eux les coupables!». «Et les 3000 Juifs qui ne s'étaient pas présentés à leur travail, han, vous en faites quoi?», ajouteront certains.

Non satisfaits de brouiller les cartes, les complotistes inventent des événements qui n'ont pas eu lieu. Comme cette histoire de Juifs absents du boulot (de 300 à 500 sont morts dans les tours) ou, encore, ils font concorder des activités qui n'ont aucun rapport entre elles.

Imprévus?

Une de ces choses agréables avec l'âge est que l'on devient un peu moins naïf. On sait, par exemple, que même si on déploie toutes les énergies imaginables pour tenter de contrôler les événements, dans notre vie amoureuse ou professionnelle par exemple, les choses ne se déroulent, hélas, jamais comme nous l'avions prévu.

Pourtant, les complotistes croient que, telle une partition jouée par un orchestre absolument parfait, ils serait possible de contrôler les agissements de centaines de personnes sans même qu'il n'y ait de fuites dans les médias ou qu'un événement imprévu ne vienne tout faire basculer.

Car, voyez-vous, comme le souligne le politologue et historien Pierre-André Taguieff dans son Court traité de complotologie* paru récemment, les adeptes de cette façon de voir les choses ne croient pas au hasard. D'ailleurs, ne disent-ils pas toujours regard fier et sourire en coin: «Ce n'est pas par hasard si...».

Pour l'éminent chercheur, la «théorie» conspirationniste fonctionne comme un simulacre de science sociale. Elle joue, ajoute-t-il avec pertinence, le rôle d'une pseudo-sociologie et d'une science politique imaginaire.

Rôle social et politique

Mais si la théorie du complot peut servir à donner du sens à des événements qui en sont dépourvus, aider à susciter l'intérêt lorsque l'on veut draguer une fausse blonde qui arbore un tatouage tribal ou encore impressionner les petits neveux lors des partys de Noël, elle peut aussi, par le biais de ce que le chercheur Philippe Breton* appelle un «recadrage abusif», servir à la manipulation des individus.

Le «recadrage abusif» est une façon déformée de présenter les faits de façon à susciter une indignation automatique là où la seule description honnête des événements ne serait pas suffisante. Cette technique est souvent utilisée dans le discours des leaders de sectes religieuses, dans la propagande politique politicienne et, bien sûr, chez les petits agitateurs libertariens.

Que l'ex-ministre et homme d'affaires français Bernard Tapie se dise victime d'un complot n'étonne guère et fait même sourire lorsque l'on connaît son parcours d'escroc bling-bling. Que certains islamo-fasciste, que des commentateurs patentés nomment encore islamistes modérés, tentent de trouver un bouc émissaire afin d'étouffer les contestations qui menacent leur pouvoir en Turquie n'étonnera pas les observateurs de la chose politique non plus. Sempiternelle histoire qui se répète à nouveau...

Mais quand le chroniqueur Duhaime parle de complot en inventant de toutes pièces une déclaration de la police qui serait, selon lui, sur la piste d'actes criminels, il devient socialement très toxique.

Tel le pervers narcissique qui plutôt que de se défendre lorsque l'on pointe une situation contre-attaque en accusant son interlocuteur de quelque chose de plus grave encore, histoire de renverser la situation, notre apôtre du laisser-faire économique et de la dérèglementation à tout crin, qui ne veut surtout pas remettre en question son culte du profit, évite de répondre «aux vraies affaires»: quelles sont les circonstances qui ont fait en sorte que ce déraillement catastrophique se produise?

Comme le rappelle le chevronné historien et philosophe Marcel Gauchet que cite Taguieff: «Depuis qu'il y a pouvoir, il y a complot, c'est-à-dire action secrète visant à s'en emparer ou à l'influencer».

La commission Charbonneau nous l'a démontré aussi très clairement au cours des derniers mois. Or, elle nous apprend aussi que lorsque le bateau coule, les rats quittent le navire.

Et lorsqu'ils manquent de temps ou de jugeote pour de le faire, ils imaginent parfois des complots pour se justifier.

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* Court Traité de complotologie, Pierre-André Taguieff, éd. Mille et une nuits, 2013, 440 pages. Philosophe, politologue et historien des idées, Pierre-André Taguieff est directeur de recherche au CNRS, rattaché au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof, Paris).

*Philippe Breton, auteur de La parole manipulée, éd. La Découverte (2004) est professeur des universités au Centre universitaire d'enseignement du journalisme (CUEJ) à l'Université de Strasbourg.

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