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Sur les plateformes de vidéo sur demande, d’autres façons de regarder les séries?

Pour les jeunes de 12 à 25 ans que nous avons rencontrés, regarder deux ou trois épisodes à la suite est une pratique courante.

29/08/2017 09:00 EDT | Actualisé 29/08/2017 09:15 EDT
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Certains rapportent aussi faire tourner une série ou certains épisodes en boucle, en arrière-plan, pendant qu'ils vaquent à d'autres occupations sur leur ordinateur.

Sur Internet, les plateformes de vidéo sur demande permettent le visionnement des séries en rafale, en accéléré et offrent aussi la possibilité de revoir à volonté ses épisodes préférés. Que pensent les jeunes de ces modes de visionnement ? Les ont-ils adoptés ? Et avec quels effets sur l'expérience de visionnement ?

Pour les jeunes de 12 à 25 ans que nous avons rencontrés, regarder deux ou trois épisodes à la suite est une pratique courante. À tel point que certains réservent l'expression «binge-watching», aux périodes de visionnement plus intensives (regarder une saison complète en quelques jours). Pour la plupart, le visionnement en rafale est synonyme de plaisir, comme l'explique Bianca qui a regardé la saison deux de Game of Thrones en une journée : «C'était 9 heures du matin jusqu'à 9 heures du soir et j'ai fait juste ça. J'ai fait livrer de la bouffe, je suis restée dans mon lit et à la fin de la journée, j'étais vraiment contente, j'avais juste envie de regarder la saison trois». L'écoute en rafale est présentée comme un moyen d'optimiser l'expérience de visionnement, en permettant une plus grande immersion dans le récit et en évitant au spectateur la frustration qu'impose le suspense (cliffhanger) à la fin d'un épisode.

La culpabilité et l'image de l'individu passif devant son écran n'ont toutefois pas complètement disparu même si la pratique a clairement gagné en légitimité.

La culpabilité et l'image de l'individu passif devant son écran n'ont toutefois pas complètement disparu même si la pratique a clairement gagné en légitimité. Certaines des jeunes femmes rencontrées comparaient leur consommation de séries en rafale à un trouble alimentaire : «Si j'en regarde trop (d'épisodes à la suite), je me sens pas bien, comme une personne qui va se faire vomir après avoir trop mangé». Par ailleurs, bien que populaire, l'écoute en rafale ne s'est pas généralisée. Pourquoi ? Parce que les jeunes suivent l'agenda de sortie des séries les plus populaires (avec parfois quelques jours de décalage) pour être dans la conversation et ne pas se faire divulgâcher (spoiler) l'intrigue. Il y a aussi des séries qui selon eux se prêtent moins à ce mode de visionnement, parce que la trame narrative est particulièrement dense, la thématique intense. Enfin, certains préfèrent visionner un épisode à la fois, pour faire durer le plaisir, profiter pleinement de la série et apprécier le rituel du rendez-vous devant l'écran qui souvent n'est plus celui de la TV.

Enchainer les épisodes de séries n'est pas une pratique nouvelle, elle existait déjà avec le DVD. Mais elle a très certainement gagné en popularité lorsque Netflix, s'appuyant sur une étude du temps de visionnement de ses abonnés, a décidé de diffuser l'intégralité de la première saison de House of cards dès sa sortie à l'hiver 2013. Ce modèle qui faisait la marque distinctive de Netflix est aujourd'hui adopté par plusieurs chaines TV et du câble, qui proposent des saisons entières sur leurs plateformes en ligne (voir par exemple, Lâcher prise sur l'Extra d'Ici tou.tv).

Autre pratique qui s'est développée avec Internet : le visionnement en accéléré. Les jeunes y recourent notamment pour évaluer rapidement une série ou lorsque l'intrigue progresse trop lentement à leur goût, mais qu'ils veulent néanmoins terminer le récit. Comment font-ils ? Pas compliqué. Ils déplacent le curseur sur la barre de progression en dessous de l'image éliminant les séquences qui les ennuient. Aucun des jeunes rencontrés n'a par contre rapporté utiliser les applications de visionnement accéléré comme l'extension Video Speed Controller de Google, qui permet d'augmenter la vitesse de défilement des images de 20% à 50%, réduisant considérablement le temps de visionnement.

Certains expliquent aussi que ne s'intéressant qu'à certains personnages ou à certains éléments de la trame narrative (les scènes d'action, la relation amoureuse, etc.), ils procèdent à une lecture sélective, piochant dans le récit à leur goût. Tablant sur cette écoute active du spectateur, Netflix vient de lancer pour sa clientèle jeunesse, des programmes interactifs, permettant au spectateur d'orienter le récit, un peu comme dans ces livres dont vous êtes le héros.

Troisième pratique dont je voudrais parler et qui s'est largement développée chez les spectateurs connectés : le revisionnement des séries. Là non plus, rien de bien nouveau, les DVD permettaient déjà de revoir une série aimée. Mais sur Internet, et du fait de la multiplicité des écrans et de la mobilité des équipements, les contenus sont encore plus accessibles et les occasions de revisionner multipliées. Les motivations évoquées par les jeunes sont diverses. En premier lieu vient l'attachement à la série, car «quand la série se termine [explique Clarisse, 22 ans], t'es en deuil des personnages». Reprendre le visionnement, une fois, deux fois, ou plus, permet de ne pas sortir de l'univers dans lequel ils se sont installés et de rester en contact avec les personnages auxquels ils sont attachés, un peu comme les enfants qui ne se lassent pas de regarder le même film d'animation.

Certains rapportent aussi faire tourner une série ou certains épisodes en boucle, en arrière-plan, pendant qu'ils vaquent à d'autres occupations sur leur ordinateur. D'autres aiment à revoir certaines séquences marquantes de la série auxquelles ils accèdent sur YouTube et souvent à partir de leur téléphone. Dans ce contexte de visionnement qui cible souvent des séries cultes comme How I met your mother ou Big bang theory, l'écoute est souvent plus distraite, la série s'inscrit en parallèle d'autres activités, créant une présence rassurante.

La sortie d'une nouvelle saison est aussi l'occasion de se replonger dans l'univers de la série : «J'ai pris l'habitude de recommencer toute la série, chaque année, avant de débuter la nouvelle saison» explique Alexandra 20 ans, qui suit Grey's Anatomy. D'autres rapportent qu'une seule écoute ne suffit pas. Revisionner leur permet de saisir des aspects du récit, de l'univers de la série, de l'esthétique qu'ils n'avaient pas perçus à la première écoute souvent centrée sur la découverte de l'intrigue. Les séries actuelles étant d'une grande complexité narrative, elles se prêtent bien à ces écoutes multiples, voire souvent les exigent selon Jason Mittell.

Revisionner peut aussi s'inscrire dans la relation à l'autre. Les jeunes rencontrés expliquaient vouloir faire découvrir à l'ami-e, et plus souvent à l'amoureux-se, une série qui les avait marquées et avait participé à leur construction identitaire. Comme l'explique Bianca, 23 ans, «les séries qu'on aime, ça partage des choses de notre personnalité, ça crée vraiment un univers commun, ça permet de dire qui on est». Dans certains cas, où la série est un rituel à deux et que l'un prend de l'avance, revoir l'épisode s'impose pour ne pas révéler son infidélité.

Bref, si les modes de visionnement des séries sur Internet ne sont pas nouveaux, ces pratiques de visionnement en rafale, de revisionnement ou de découpage des récits sériels, dont plusieurs sont largement associées à l'univers des fans, sont en train de se diffuser auprès d'un large public. Facilitées par le dispositif connecté, elles semblent favoriser une autonomie accrue du spectateur qui décide comment il veut regarder. Reste à cerner dans quelles mesures ce nouveau cadre de visionnement (qui ne se limite pas aux trois pratiques présentées ici, j'y reviendrai prochainement) transforme la réception, mais aussi l'écriture et la réalisation des fictions sérielles.

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