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Maternité et solitude

08/12/2015 10:41 EST | Actualisé 08/12/2016 05:12 EST

Une nouvelle maman serait-elle seule? N'a-t-elle pas le bonheur de passer chaque minute avec son bébé? N'a-t-elle pas, en 2015, un conjoint ou une conjointe pour la soutenir, partager ses tâches, écouter ses impressions et soulager ses fatigues?

On parle souvent de la solitude du père, face au nouveau couple symbiotique mère-enfant qui se forme dès la naissance. On semble cependant ignorer, ou ne pas vouloir remarquer que plusieurs aspects de l'expérience de la maternité placent la nouvelle maman dans une condition de très grande solitude.

En premier lieu, la solitude est due à la spécificité de l'expérience de la maternité par rapport à la paternité ou à la parentalité en général. C'est le corps de la mère qui est habité pendant neuf mois, avec toutes les transformations - agréables et désagréables - qui s'en suivent. C'est ensuite le corps de la mère qui nourrit le bébé, de manière exclusive pendant au moins six mois, si on suit les recommandations médicales concernant l'allaitement au sein. Malgré la panoplie de livres, blogues, ressources de conseil et d'aide qui expliquent à la femme comment gérer ces transformations et ces efforts, c'est elle-même en tant que personne qui doit les traverser et les assumer. À qui pourra-t-elle confier qu'elle se sent envahie, dépossédée, instrumentalisée? La maternité n'est-elle pas la plus belle expérience qu'elle puisse faire?

Voilà justement un deuxième facteur d'isolement: la normativité sociale et médicale liée à la maternité. La mère est chargée depuis la grossesse de plusieurs fardeaux et responsabilités qui ne semblent pas pouvoir être partagées de manière équitable avec quiconque. L'allaitement au sein - qui est certainement un magnifique choix, je ne le conteste pas - est un excellent exemple. Pour être à la hauteur de la routine (8 tétées par jour, 35 minutes en moyenne), la maman est appelée à ménager ses énergies, «bien» manger, dormir au rythme du sommeil du bébé etc. Une fois qu'elle a fait tout cela plus les tétées, il lui reste peut-être un quart d'heure par jour pour brosser ses dents (3 fois par jour, 3 minutes et quelques en moyenne). Tout le monde autour d'elle conserve sa liberté de mouvement et de gestion du temps, sauf elle. Ceci peut la faire sentir isolée, incomprise, seule. Le même sentiment peut être engendré par les commentaires de ses pairs - et surtout des autres mères - lorsqu'ils trouvent, par exemple, qu'elle souhaite rentrer au travail «un peu tôt», ou mettre son «si jeune» bébé à la garderie, etc.

Un troisième facteur de solitude, plus complexe, est lié aux désirs ambivalents que la mère peut ressentir, et qui sont souvent difficiles à (s')avouer : désir de liberté, d'autonomie, d'avoir du temps pour soi, désir de jeter la serviette... et en même temps le désir d'être là pour son enfant, d'être une bonne mère, de donner l'amour et l'attention qu'elle sent pouvoir donner. Cette configuration est compliquée aussi par l'histoire des maternités dont chaque femme est issue. La façon dont sa mère et la mère de sa mère, ont été des mères, jusqu'à la manière dont les générations précédentes de femmes ont vécu leur maternité, retombe sur la femme et sur son vécu. Je m'explique. Depuis au moins la génération des baby boomers et les luttes féministes, le «mythe» de la maternité a été largement remis en question. Indispensable ou optionnelle ?

Epanouissante ou couteuse? Positivement totalisante ou négativement totalisante? Source de pacification sociale ou d'inégalités supplémentaires? Conciliable ou inconciliable avec un projet de vie professionnelle?

Nos mères (féministes) nous ont appris à nous méfier du mythe de la maternité comme projet total dans la vie d'une femme. Elles nous ont appris à désirer plus, à chercher à construire un parcours de vie indépendant et enrichissant. En même temps l'imaginaire partagé nous incite à désirer la maternité, nous induit à penser qu'aucun projet de vie féminin ne serait «légitime» sans la maternité - même pas, pour citer le premier ministre Trudeau, en «2015». (La variété de portraits de vedettes enceintes qui nous regardent depuis les couvertures des magazines ne veut pas nous dire que ces femmes accomplies ne sont heureuses que lorsqu'elles deviennent enfin des mères - pour ensuite, c'est clair, rentrer dans leur jeans slim fit une semaine après l'accouchement?).

Tous ces désirs sont certainement authentiques lorsqu'une femme les ressent. Mais lorsqu'elle les ressent ensemble, où pourra-t-elle trouver les ressources pour comprendre et gérer ses ambivalences, ses doutes, ses hésitations? Où les trouvera-t-elle dans une société qui n'offre pas encore les conditions matérielles et culturelles afin que les femmes puissent choisir de «tout» vouloir?

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