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Choc ou confusion: théoriser les désordres émotionnels de l'immersion culturelle

09/02/2014 09:06 EST | Actualisé 11/04/2014 05:12 EDT

Dans le cadre de ma dernière année au baccalauréat en relations internationales et droit international, j'ai la possibilité de faire un stage avec le journaliste du Devoir Guy Taillefer qui est installé à Delhi depuis 4 ans.

Je suis partie pour l'Inde le 4 février et avant mon départ, j'ai pensé qu'il serait intéressant de commencer cette succession d'articles par un texte qui vise à théoriser le choc culturel. Sachant que d'ici quelques heures je vivrai sans aucun doute une confusion culturelle, j'ai pensé qu'il serait avantageux de faire une recherche sur ce qui m'attend, mais aussi d'en faire un article puisque je sais que plusieurs lecteurs seront, ou ont déjà été confrontés à un choc de culture. Évidemment, les prochains articles que j'écrirai concerneront davantage la politique et l'actualité indienne. Je vous invite donc à lire chaque semaine un nouveau billet qui vous informera davantage sur l'Inde et ses mille et une complexités. Namasté!

Plusieurs sociologues se sont penchés sur la notion de choc culturel. Maints voyageurs confrontés à des environnements nouveaux et déroutants peuvent vivre des réactions qui échappent relativement à leur contrôle et qui dénotent une difficulté à s'adapter à ces conditions nouvelles. Voici une présentation de deux modèles distincts qui tentent de schématiser et de comprendre l'évolution d'un voyageur confronté à un choc de culture.

Ce phénomène a des répercussions qui peuvent être physiques et mentales comme, entre autres, la fatigue, le stress, l'alimentation compulsive, l'isolation, le sentiment d'ennui, de tristesse ou d'hostilité.

Modèle U « classique »

Ce modèle de base tente en fait de schématiser, sur une courbe linéaire, différentes étapes auxquelles le voyageur peut être confronté.

Premièrement, l'euphorie. Cette période dénote une ouverture pour le pays dans lequel le voyageur arrive. Il apprécie l'exotisme et la différence de ce nouvel environnement, il est enchanté.

Après une certaine période de temps - qui varie selon la destination et surtout selon le voyageur -, la réalité revient en force; souvent après des adaptations difficiles ou des conditions qui correspondent mal au cadre culturel du touriste. Cette deuxième phase est caractérisée par une déception devant la culture qui, plus tôt, l'enthousiasmait. Cette période charnière du choc est souvent accompagnée par un réel sentiment d'hostilité en réaction au pays d'accueil. Dans ce contexte, certains voyageurs vont même jusqu'à vivre une telle hostilité qu'ils écourteront leur voyage. L'Inde et le Sri Lanka sont deux des destinations où les voyageurs semblent avoir la plus grande difficulté d'adaptation (1).

À la suite de cette période difficile, qu'on pourrait relier à la connotation négative du choc culturel, le voyageur trouvera divers moyens pour faciliter son adaptation. Cette étape peut s'étirer sur plusieurs mois. Certains disent plutôt qu'il faudrait prévoir un an pour constater une adaptation complète.

Quoique moins approprié dans un contexte où l'on étudie le choc chez les touristes, il semble pertinent de mentionner que la dernière phase du modèle « U » est celle de l'assimilation. Après une (très) longue période, il est possible que « la personne concernée devienne un membre à part entière de sa culture d'adoption.» (2) Certains pays aux cultures complexes et multiples, par exemple où il existe de nombreux rites, fêtes et religions et où plusieurs langues et dialectes installent un climat d'incompréhension pour les étrangers, restent des destinations où le stade d'assimilation est quasiment impossible à atteindre.

Le modèle dynamique

Inspiré de la courbe en «U», ce modèle dynamique tente de répondre aux différentes critiques du modèle de la courbe en «U», entre autres sa linéarité. Le modèle «U» ne semble pas tenir compte du fait que le choc est vécu de façon plus nuancée. Il ne tient pas compte, non plus, du fait que le choc peut, au grès des épreuves et des destinations, partir et revenir. De plus, le modèle dynamique tente de déconstruire la connotation négative associée au choc culturel en essayant d'intégrer les côtés positifs que peut susciter un choc de culture. Ainsi, on tente de parler davantage d'une confusion culturelle.

Ce deuxième modèle dynamique est représenté par deux phases. La phase de confusion initiale est un mélange entre l'euphorie de l'arrivée, provoquée par la nouveauté, et le désillusionnement encouragé par les différences culturelles et les difficultés du voyage. Ainsi, le voyageur se balade d'un côté ou de l'autre, entre périodes d'euphories et périodes de désillusionnement. Comme dans le modèle en U, il y a toujours la possibilité que le voyageur, dans des cas rares, se situe uniquement d'un des deux côtés, dans le cas où celui-ci est toujours « désillusionné » il écourtera son séjour.

La deuxième phase de ce modèle est celle d'adaptation ou d'opposition. Elle tente de théoriser sur le plus long terme les difficultés du touriste. Elle vise aussi à conceptualiser l'intégration ou l'opposition des cadres de références culturelles. Cette deuxième phase touche en fait la limite du voyageur à s'adapter. Par exemple, une femme qui voyage dans un pays où le patriarcat et la hiérarchie des sexes sont encore profondément ancrés dans la culture et où l'inégalité des femmes s'illustre de façon claire, par exemple dans l'habillement ou dans la façon de se comporter en présence d'homme, il est possible que certaines femmes trouvent cette adaptation profondément troublante et déstabilisante. Dans certains cas, la différence entre les cadres culturelles provoque soit une adaptation (ici, la femme étrangère acceptera de porter des vêtements typiques et de ne pas regarder les hommes dans les yeux), soit une opposition des cadres culturels distincts (la voyageuse ne se pliera pas aux exigences sociales du pays et sera évidemment en constante frustration). Ces différents changements qui se présentent au voyageur l'obligent à choisir entre adapter ou non son propre cadre culturel à celui du pays d'accueil. Encore une fois dans cette deuxième phase le touriste typique se promène entre des phases d'adaptation et des phases d'opposition devant les différences qui existent entre ses propres cadres culturels et ceux qui lui font face dans ce pays étranger.

Trucs pour minimiser la confusion culturelle:

  1. Être au courant des différents processus de transition, des effets et des raisons de la confusion.
  2. Éviter de minimiser les symptômes ressentis.
  3. Bien s'informer sur la destination que l'on prévoit visiter. Ce qui implique également d'être au courant de ce qu'il est nécessaire d'apporter afin d'être bien équipé pour son voyage et de manquer le moins possible de quelque chose.
  4. Prévoir un temps d'adaptation à l'arrivée. Ne pas sous-estimer, le besoin de repos afin de se remettre de la fatigue provoquée par le transport. Dans cette vision, il peut être pertinent de payer pour une chambre d'hôtel plus dispendieuse/plus luxueuse afin de faciliter l'adaptation et de ne pas se retrouver trop vite en perte totale de repère.
  5. Dans les moments plus difficiles, il peut être nécessaire de prendre contact plus souvent avec des amis ou de la famille et de se permettre d'être en contact avec des trucs familiers (en particulier la nourriture).
  6. Tenter de rationaliser les critiques et les situations qui nous rendent mal à l'aise. Tenter de garder une attitude constructive.

Les aspects bénéfiques

Il est non seulement bon de conceptualiser et de bien comprendre l'idée de choc ou de confusion culturelle et les différentes étapes et symptômes que ce phénomène peut avoir, mais il est aussi important de mentionner les effets bénéfiques de cette adaptation.

On peut mentionner que la confusion culturelle permet de prendre un recul au niveau de sa propre culture. Plusieurs personnes qui ont vécu un fort choc culturel et qui se sont finalement adaptées vont souvent mentionner à quel point ils considèrent qu'ils ont pris une force de caractère, une confiance en soi et surtout appris de nouvelles méthodes d'adaptation et de débrouillardise.

Il est important de considérer que les modèles théoriques sont de bons moyens pour rationaliser les symptômes vécus lors d'une confusion culturelle. Tout de même, ces modèles ne peuvent évidemment pas arriver à représenter la complexité de la réalité. De plus, il est à noter qu'ils représentent difficilement la confusion culturelle vécue lors du retour des touristes dans leur culture d'origine.

Je tiens à remercier Émilie Aubin qui a écrit un travail de fin de bac très intéressant sur la confusion culturelle à la suite d'un voyage de quelques semaines en Inde. Elle fut d'une très grande aide dans l'élaboration de cet article.

(1) HOTTOLA, P. 2004. Culture confusion: Intercultural Adaptation in Tourism. Annals of Tourism Research 31(2) : 447-466

(2) Ibid

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