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Lettre au ministre Barette

18/12/2014 11:03 EST | Actualisé 17/02/2015 05:12 EST

M. le Ministre,

Je vous amène en début de texte à cet article, qui vous cite au sujet des Québécois et de la philanthropie envers les fondations des hôpitaux: Barrette invite les Québécois à être plus généreux. Je vous invite à lire les commentaires qui y sont accolés, étant donné qu'ils semblent assez bien résumer l'état d'esprit de la population face à vos commentaires, et plus largement, vos réformes. Je vous en amène un autre, cette fois sur les salaires des hauts fonctionnaires du gouvernement, en lien avec les remaniements, les couleurs (de rouge à bleu, bleu à rouge et vice-versa) et le « tablettage. » Et je vous expliquerai, à la fin de mon article, pourquoi je vous en parle, si jamais vous ne l'aviez pas compris.

Vous vous interrogez, M. le Ministre, sur les raisons faisant que les Québécois sont moins généreux que leurs collègues d'Amérique du Nord envers les fondations hospitalières. Et bien, elles sont possiblement d'ordre historique. Les sociétés anglo-saxonnes - dont les bases ont été mises en place par la puissance colonisatrice qu'était à l'époque l'Angleterre - étaient des sociétés riches où se sont créées de puissantes élites, qui perpétuaient un système où les ressources des colonies étaient envoyées vers la Mère-Patrie. Dans ce contexte, même si tous ne roulaient pas sur l'or, beaucoup de gens avaient les moyens de donner des sous pour aider les hôpitaux, entres autres parce que ces derniers prenaient en charge l'aide aux plus démunis.

Or, au Québec, nous sommes une société francophone, une colonie française dont la défaite des plaines d'Abraham a fait de nous une société colonisée, dont les ressources ont été pendant longtemps détournées par une élite anglophone, comme c'était le cas dans toutes les sociétés sous contrôle colonial. Les plus démunis étaient pris en charge par l'Église, et les Québécois, malgré leur pauvreté importante, donnaient généreusement à l'Église. Nous étions un peuple pauvre, peu scolarisé, gardé sous un contrôle strict par les colonisateurs et par nos propres élites francophones, avec comme seules ressources notre résilience hors du commun et notre capacité phénoménale, en ce temps-là, à nous reproduire. Ces deux facteurs ont empêché notre assimilation, et évidemment, expliquent pourquoi autant de Québécois voient toute tentative pour assouplir la Loi 101 comme une attaque à notre histoire en tant que peuple.

Cela a changé avec la Révolution tranquille et tout ce qui est venu après, mais comparativement à notre jeune histoire, ça s'est passé il n'y a pas si longtemps. Notre mentalité a été forgée par la résistance contre l'occupant et par la religion d'abord, et dans l'esprit de s'occuper de sa famille et de ses proches, et non de tout le monde puisque nous n'en avions malheureusement pas les moyens, sauf par l'entremise des communautés religieuses. Nous n'avons pas un historique de philanthropie aussi développée que nos comparses anglophones, pour la simple et bonne raison que cela fait à peine plus d'un demi-siècle que nous avons les moyens d'être philanthropes!!! C'est aussi pourquoi notre réseau communautaire, que vos collègues du Trésor semblent vouloir assimiler à de vulgaires prestataires de services bon marché pour le Réseau de la santé et des services sociaux, est aussi développé et diversifié. Nous avons notre façon de prendre soin des nôtres, et même si elle ne vous plaît pas puisque vous ne la contrôlez pas totalement, elle s'est avérée fort efficace.

Une précision à ce sujet, M. le Ministre: ce n'est pas que les Québécois ne donnent pas. Nous sommes sollicités, quotidiennement, par des collectes de fonds pour des fondations en tous genres comme celle tout récemment du Docteur Julien, par toutes sortes d'organismes venant en aide aux sans-abris, aux pauvres, aux handicapés, aux aînés isolés, etc., par les personnes en situation d'itinérance elles-mêmes et par les grands donateurs que sont Centraide, le Club des petits déjeuners ou la Fondation Bon Départ de Canadian Tire. Ce n'est pas que les Québécois ne donnent pas, c'est qu'ils donnent un peu à différentes causes!! Nous ne ferons pas un chèque de 1000 $ à une fondation hospitalière, mais nous allons donner 10$ au Docteur Julien, 1$ à un sans-abri, nous accepterons de rajouter 1$ à notre facture au dépanneur pour Centraide, etc.

En bref, nous donnons à beaucoup de causes, et selon nos moyens. Mais lorsqu'il est question des hôpitaux, traditionnellement, les Québécois francophones ne donnent pas, étant donné que nos impôts élevés sont censés financer le Réseau de la santé! Ce Réseau, devenu un mammouth avec la fusion des CSSS et que vous souhaitez élever au rang de brontosaure avec vos CISSS, nous le finançons à même notre système d'imposition, tandis les organismes et les fondations ne le sont pas, et leurs causes sont toutes aussi valables que d'améliorer les services hospitaliers!

Une dernière chose, M. le Ministre, pour faire le lien avec le deuxième article cité en ouverture. Vous avez bien du culot, pour ne pas dire que vous êtes scandaleusement paternaliste, de nous faire la leçon au sujet de nos donations envers les fondations hospitalières. Combien avez-vous donné à ces fondations, M. le Ministre, lorsque vous avez reçu une indemnité de départ de 1,2 M$ pour vous lancer en politique? Et en tant que médecin, combien avez-vous donné? Je serais prêt à parier que cela se résume à sweet fuck all. Mais vous avez probablement donné assez généreusement au Parti libéral du Québec, et possiblement à la CAQ! Encore une fois, c'est une question de choix personnel.

Votre tirade sur notre supposé manque de générosité passerait possiblement mieux si cet autre article ne nous mentionnait pas les salaires de ces conseillers spéciaux, de ces hauts fonctionnaires «transférables» d'un poste à l'autre dans un monde où les mises à pied sont inexistantes et où les compétences semblent universelles. Parce qu'il est évident qu'un haut fonctionnaire engagé par le Conseil du Trésor fera un aussi bon travail à la Régie de l'assurance-maladie! Ou qu'un ambassadeur du Québec à New York peut garder son salaire et se faire parachuter à la Ville de Montréal en faisant un aussi bon travail! Évidemment, dans le «vrai monde», M. le Ministre, ça ne marche pas comme ça.

Votre système de conseillers spéciaux et de postes créés pour les «z'amis» du pouvoir nous coûte probablement plus cher que plusieurs mesures que votre gouvernement souhaite éliminer, alors qu'il n'est porteur de rien d'autre qu'une allégeance sans faille à la gloire des partis au pouvoir. Mais évidemment, vous n'auriez pas le courage de dénoncer cela en public, pas vrai? Mieux vaut encore semoncer le petit peuple, qui n'a pas compris, pauvre de lui, que les hôpitaux en manque de fonds ont besoin de son argent pour continuer de les servir efficacement, parce que l'argent des impôts, lui, est investi dans des choses qui n'ont parfois plus rien à voir avec les services, sauf ceux rendus à la clique dirigeante...

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