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Ces dossiers qui n’en finissent pas de finir: l’affaire Villanueva

Je me garderais donc une petite gêne sur vos sorties médiatiques, M. Francoeur, et je me concentrerais sur le rétablissement de liens de confiance entre le SPVM et la communauté de Montréal-Nord...

02/12/2017 08:00 EST
Chalabala via Getty Images

Pour écrire ce billet, je suis retourné dans mes archives personnelles du Huffpost. J'ai beaucoup écrit sur le sujet à l'époque, non seulement lors des émeutes de 2008 et de la (tristement) célèbre déclaration de l'ex-maire de Huntingdon, le toujours très pertinent Stéphane Gendron, qui s'il avait été maire de Montréal-Nord aurait imposé un couvre-feu aux mineurs, mais aussi après la publication du rapport du coroner en 2013. Je l'ai lu, ce rapport, je l'avais commenté, et déjà en 2013 je le trouvais très mauvais, voire inutile. Et allez savoir si le peu de recommandations utiles qui en étaient ressorties a été mis en place...

Mais voilà. Dans un article duDevoir, notre nouvelle mairesse suggère de rendre hommage à la mémoire du jeune Fredy Villanueva. C'est un débat qui perdure depuis des années dans la communauté, mais qui permettrait (en partie, ou à tout le moins symboliquement) de refermer des plaies et de passer à autre chose plus dignement. Une murale, un souvenir pour se rappeler de ce qui ne doit plus arriver, et pour une famille qui a perdu un fils.

Aussitôt que Mme Plante a mentionné ce projet, M. Yves Francoeur, président de la Fraternité des policiers, est allé de cette déclaration par communiqué : « Il pourrait être utile que la mairesse lise ou relise le rapport du coroner. » Parce que les deux policiers n'ont jamais reçu de blâme; parce que pour la Fraternité, le jeune Fredy était un criminel et honorer sa mémoire serait une façon de reconnaître qu'il y a eu bavure, ce qu'évidemment la Fraternité niera jusqu'à l'implosion; parce que pour eux, ce dossier est clos et qu'il faudrait arrêter d'en parler à tout jamais.

Je vais ici me permettre de citer mon blogue de 2013 sur cedit rapport du coroner. Un rapport qui a été écrit par des policiers, sur l'action de policiers. Un rapport qui a fait couler beaucoup d'encre et qui a ouvert la porte à des enquêtes « indépendantes » sur les corps policiers (on n'en est pas là encore, mais de plus en plus de civils sont impliqués dans la révision des actions policières). Un rapport qui recommandait plusieurs choses, dont le suivi n'a pas été rendu public, et qui ne blâmait personne d'autre que les jeunes eux-mêmes. Un rapport qui ne fait pas l'unanimité, et qui recommandait :

« Au Ministère de la Sécurité publique: Qu'un guide explicatif soit ajouté au modèle national d'emploi de la force, et que ce guide explique au policier quand il doit tirer, prendre l'initiative, etc.

- À la Ville de Montréal: Faire un plan d'action pour lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale à Montréal-Nord.

- Au SPVM: Mieux former ses policiers à l'intervention en contexte multiculturel, doter ses véhicules de meilleures radios et de GPS, et rendre publics les indicateurs de performance de son Plan stratégique en matière de profilage racial et social.

- Au Ministère de l'Éducation: Mieux informer les gens de la façon de se comporter avec un policier, des risques à refuser de s'identifier ou à ne pas coopérer.

- À l'École nationale de police :

Ajouter au programme de formation des policiers une partie qui suggérerait quoi faire si son partenaire est attaqué;

Ajouter au programme de formation des simulations sur les situations où les policiers doivent décider s'ils interviennent ou pas auprès des groupes;

Les aider à distinguer le profilage racial, criminel et social;

Mieux les former sur le risque véritable d'être désarmé, alors que leurs armes ont un mécanisme de protection;

Concevoir un outil de «debriefing» éthique pour que les policiers puissent expliquer la situation vécue; »

Je me permets une flèche, une seule, tirée de mon billet d'antan :

« On croit rêver...Ce rapport est en train de nous dire que les policiers du Québec ne se font pas enseigner la façon de réagir si leur partenaire est attaqué? Qu'ils n'ont présentement pas d'outils adéquats pour archiver les situations vécues? Qu'ils ne connaissent pas bien les risques d'être désarmés alors que leur arme ne peut pas être utilisée à cause de son mécanisme? Mais surtout, qu'ils ne savent pas quand et comment intervenir auprès des groupes d'individus? Ciboire!! Je savais que le malaise était palpable, mais désolant à ce point, ça fait dur en ta... »

Je comprends bien, M. Francoeur, que pour vous honorer la mémoire de Fredy Villanueva, ça serait reconnaître que vos policiers ont en quelque sorte commis une bavure, ce contre quoi vous vous battez bec et ongles depuis 2008.

M. Francoeur, j'espère de tout cœur que notre nouvelle mairesse n'ira pas relire ce mauvais rapport biaisé au possible. Rendu là où nous en sommes dans cette histoire, de blâmer les policiers, les jeunes, les armes ou n'importe quelle connerie, c'est très secondaire. Mais les émeutes de 2008 ont marqué les imaginaires collectifs, et les blessures que cela a causées dans la communauté sont toujours vives. Honorer la mémoire d'un jeune homme parti bien avant l'heure, même s'il traînait avec des petits délinquants, reste un geste humain envers une famille éplorée faisant partie d'une communauté où le racisme systémique vécu par ses membres, surtout de la part des policiers, est trop bien documenté. Bref, ça permettrait de tourner la page et d'aller de l'avant, tous ensemble. Je comprends bien, M. Francoeur, que pour vous honorer la mémoire de Fredy Villanueva, ça serait reconnaître que vos policiers ont en quelque sorte commis une bavure, ce contre quoi vous vous battez bec et ongles depuis 2008. Mais on est en 2017. Vos policiers ont été exonérés de toute bavure, et la vie continue. Il n'en va pas de même pour une partie de la communauté de Montréal-Nord, pour qui le lien de confiance avec les policiers est faible, voire inexistant. Ce geste, cette murale, ce parc ou peu importe la façon d'honorer la mémoire de Freddy, c'est pour eux. Votre « game » a été gagnée, laissez-les avoir un prix de consolation...

Et M. Francoeur, une dernière chose : Si l'événement arrivait cette année, et que ce rapport était mené par un bureau d'enquête réellement indépendant, pas sûr qu'il en arriverait aux mêmes conclusions sur l'intervention de vos agents. Je me garderais donc une petite gêne sur vos sorties médiatiques, et je me concentrerais sur le rétablissement de liens de confiance entre le SPVM et la communauté de Montréal-Nord...

Mais ce n'est pas votre genre, n'est-ce pas?

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