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Ouverture et cohérence, la voie à suivre dans les relations entre le Canada et l'Amérique latine

06/08/2013 01:01 EDT | Actualisé 05/10/2013 05:12 EDT

Le ministre des Affaires étrangères du Canada, John Baird, effectue jusqu'au 9 août une deuxième visite en moins d'un an en Amérique latine. Durant son déplacement, le ministre se rendra dans huit pays, dont le Brésil, le Chili et le Nicaragua. Cette visite fait suite au voyage du premier ministre Stephen Harper en Colombie et au Pérou en mai dernier. En dépit de la suppression récente du poste de ministre d'État responsable des relations avec l'Amérique latine, Ottawa maintient le cap et rappelle que l'Amérique latine demeure une «priorité» en matière de politique étrangère.

Bien que le Canada ne soit pas le seul pays à accorder un statut prioritaire à l'Amérique latine, celui-ci dispose d'avantages non négligeables dans ses relations avec le sous-continent. Par sa tradition diplomatique basée sur le respect, ses liens étroits avec les nations francophones et anglophones des Caraïbes, l'importance de l'immigration latino-américaine au pays et l'existence de nombreux accords commerciaux, le Canada est dans une position favorable afin de poursuivre ses rapprochements avec une région dotée d'inestimables richesses.

La croissance économique soutenue de l'Amérique latine ainsi que les stratégies des États latino-américains visant à diversifier leurs partenariats et accroître leurs revenus (notamment par la présence d'entreprises étrangères) ne sont que quelques facteurs qui valident la démarche du gouvernement canadien. Mais l'intérêt que démontrent les Canadiens doit à tout prix s'accompagner d'un sens d'ouverture, de prudence et, peut-être plus que tout, de cohérence.

Faire preuve d'ouverture peut signifier plusieurs choses. En matière d'immigration, l'ouverture nous indique que les restrictions excessives imposées pour des raisons de sécurité ne font que compliquer la tâche de pays qui peinent à protéger leurs citoyens. Rappelons que les violences au sud (Mexique, Amérique centrale, Caraïbes, etc.) sont largement attribuées au narcotrafic, aux politiques soutenues internationalement et à la consommation des populations du nord. L'ouverture nous enseigne que la «sécurité de l'hémisphère» passe directement par la reconnaissance des différentes dynamiques nationales et par la recherche de solutions transnationales.

Allant bien plus loin que de parler de manque de vision, le président mexicain Enrique Peña Nieto ne demande rien de moins qu'Ottawa traite ses ressortissants avec les mêmes soins que ceux réservés aux milliers de Canadiens qui se rendent chaque année dans la péninsule du Yucatán. Cependant, les propos du ministre Baird quant à l'obligation des Mexicains de se munir d'un visa avant de poser les pieds au pays sont clairs: le Canada doit voir à ses priorités, mais à long terme il pourrait réévaluer ses règles. En privé, cette déclaration a assurément fait sourciller les membres du gouvernement mexicain, qui commencent à peine un mandat de six ans.

Si elle provoque une certaine rigidité, la décision du gouvernement canadien d'établir des axes stratégiques (la croissance économique, l'amélioration de la sécurité et le renforcement des institutions) afin de guider les relations étrangères n'est pas dépourvue de mérites, au contraire. C'est par de tels programmes que le Canada atteindra ses objectifs, et ce, tout en permettant au gouvernement de respecter ses engagements auprès des électeurs. Toutefois, la mise en œuvre de politiques qui favorisent simultanément l'ensemble des axes stratégiques et tous des partenaires impliqués dans la relation Canada-Amérique latine requiert aussi une large part de flexibilité.

La propension des Canadiens à chercher des compromis constitue certainement un excellent point de départ. Sans avoir le poids des États-Unis ou de la Chine, dont l'appétit pour les ressources latino-américaines est énorme, le Canada doit démontrer qu'il a une excellente compréhension des priorités et des enjeux qui sont chers aux gouvernements latino-américains. Une approche différente serait improductive dans tous les sens du terme.

Imaginons, de manière tout à fait hypothétique, ce scénario : le gouvernement canadien décide de travailler main dans la main avec une entreprise minière canadienne à la recherche de profits immédiats et opérants dans une région d'Amérique latine où il existe des conflits sociaux (et même des litiges frontaliers), où la main-d'œuvre est particulièrement vulnérable, où l'absence de l'État donne une certaine marge de manœuvre dans la gestion des activités et des rapports avec les communautés locales...

En fait, même avec de bonnes intentions, les Canadiens qui œuvrent en Amérique latine risquent de faire de la croissance un obstacle au développement humain et à la primauté du droit. Qu'est-ce que cela veut dire? Mieux vaut s'assurer que la main gauche fasse la même chose que la main droite. C'est bien de cohérence dont il est question lorsque le Canada investit dans de prestigieux programmes servant à promouvoir le droit pendant que d'autres acteurs cherchent à faire mousser leurs rendements en partie grâce à l'absence d'un système de droit.

Ouverture, compréhension, cohérence et médiation dans toutes les étapes et opérations. Parlez-en à cette compagnie minière impliquée dans une sordide affaire de meurtres et de viols commis au Guatemala. L'affaire en question sera d'ailleurs entendue au Canada. S'estimant lésées et surtout incapables de saisir la justice de leur pays, les présumées victimes guatémaltèques se tournent maintenant vers des instances ontariennes pour se défendre. Une leçon intéressante à se souvenir : ce qui se passe en Amérique latine ne restera pas toujours en Amérique latine.

Les critiques quant aux comportements de Canadiens à l'étranger ne sont pas uniquement l'affaire d'activistes radicaux. Le président chilien Sebatián Piñera, homme d'affaires qui n'est pas tout à fait connu pour ses tendances de gauche, n'a pas hésité à critiquer une importante entreprise torontoise, invitant celle-ci à respecter les lois environnementales du Chili si elle souhaitait y demeurer. Malgré l'urgente nécessité de financer les appareils d'État, de nombreux élus latino-américains ne sont pas prêts à faire les frais d'étrangers trop peu scrupuleux, une bonne nouvelle pour la démocratie.

Heureusement, le gouvernement et les entreprises n'ont pas à opérer seuls dans un environnement étranger. Des experts reconnus de l'Amérique latine peuvent apporter des conseils judicieux. D'un point de vue politique et financier, il s'agit là de la meilleure façon de maximiser les retombées à long terme. Plus qu'une critique, voyons là des encouragements à l'endroit du ministre Baird et de tous ceux qui font en sorte - en théorie et en pratique - que la croissance économique soit absolument indissociable du droit, de la sécurité internationale et du développement humain.

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