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De l'utilité de voyager léger à Saint-Martin

06/11/2013 03:38 EST | Actualisé 06/01/2014 05:12 EST

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Cette chronique fait suite au roman De l'utilité de voyager léger, publié aux éditions Cardinal.

Après avoir passé plus de six mois sans utiliser mon passeport et puisque j'ai toujours imaginé que novembre m'attendait avec une brique et un fanal, je n'ai pas pu résister à l'invitation de ma cousine française, Axel, de l'accompagner à Saint-Martin. Son ex, avec qui elle a gardé une relation d'amour-haine, y habitait depuis quelque temps. Toujours pratique.

- Salut Elsie, c'est moi. Tout est beau pour Saint-Martin, j'ai parlé à Brice. On va pouvoir dormir chez lui.

- OK! J'ai mes billets. Non mais, moins de 600 $ pour esquiver novembre... On n'a peut-être pas des vols à 5 $ pour aller à Toronto, mais pour le Sud, on est pas mal choyés ici. Sinon, pour vrai, comment tu te sens par rapport à Brice? Ça fait combien de temps que tu ne l'as pas vu?

- Je sais pas trop. La dernière fois, c'était à son retour d'Australie, là où il s'était sauvé après notre rupture brutale. Du coup, on s'était revus tout l'été suivant. Puis, il s'est sauvé à nouveau à Saint-Martin sous prétexte qu'il n'en pouvait plus de la France. Bref, ça fait bientôt trois ans.

- Et là, ça va comment, vous deux?

- Ça va. Il va toujours y avoir une petite flamme, je crois. Mais c'est bon. On peut se voir sans perdre le nord.

- Ah, oui? Pourvu que tu gères tes attentes. En tout cas, on se voit là-bas. Ton avion arrive une heure après moi. Je t'attendrai aux arrivées.

****

Après mon transit désagréable en sol américain, mon avion se pose en douceur à deux pas de la plage publique. Je me sens revivre. Et cette chaleur qui réchauffe enfin mes extrémités glacées, malgré le fait que j'ai allumé le chauffage bien avant que ce soit une date écologiquement responsable. Je profite de l'heure d'attente pour prendre une voiture de location. Même si je suis loin de la France, sa bureaucratie a bien pris soin de traverser l'Atlantique pour ajouter de la rigidité au rythme suave des Caraïbes.

Axel débarque à l'heure prévue. En voiture vers l'autre bout de l'île pour se rendre chez Brice, elle se ronge les ongles.

- T'es stressée?

- Je sais pas ce que j'ai. Ça me fout la trouille de le revoir tout d'un coup. C'est con... C'est tellement fini depuis longtemps, en plus. Ça se trouve, il y a encore de l'espoir caché au fond de moi.

L'espoir. D'une part, c'est un prétexte pour fouiller dans tous les recoins d'une histoire pour s'assurer qu'il n'en reste plus la moindre lueur. De l'autre, c'est pour se donner raison une fois de plus d'avoir mis un terme à une relation fondamentalement malsaine.

Les retrouvailles de Brice et Axel ne m'étonnent pas. Je suis passée par là tellement souvent. Leurs yeux s'illuminent chaque fois qu'ils se croisent. La main de Brice se pose instinctivement sur la cuisse d'Axel pour lui manifester son attention. Axel a changé légèrement son rire, plus coquet soudainement. Malgré le temps, malgré tout le vécu qui s'est installé entre eux pour imposer un espace, il y a de ces hommes qui se faufileront à travers la distance à la vitesse de l'éclair pour revenir nous secouer les tripes.

Notre séjour d'une semaine à Saint-Martin se résume à des va-et-vient à la plage le jour, où les transats se louent à des prix de fous et les casse-croûte chargent 18 euros pour un quart de poulet rôti pas tout à fait cuit et des frites molles pas tout à fait chaudes. Vive la France! Nos soirées ressemblent plutôt à celles d'un tout inclus sans buffet ni bar ouvert. Nous prenons l'apéro à l'appartement de Brice, marchons à peine 15 minutes jusqu'au lolo le plus près. Parce qu'ici nous disons lolo pour un petit resto typiquement caribéen et loulou comme nom affectif entre amis. À peine le pied dans le lolo que les ti-punchs et les acras de morue sont servis comme de l'eau et du pain.

Axel et Brice s'agacent au fur et à mesure que leur alcoolémie augmente. Puis, comme s'il voulait la faire dégriser en lui lançant une chaudière d'eau froide en plein visage, Brice s'empresse de nous raconter ses ébats amoureux chaque fois qu'une fille qu'il côtoie entre dans le lolo. La grande classe. Si bien qu'au bout de presque une semaine à l'entendre étaler son agenda avec la gent féminine locale, Axel décroche. D'un coup sec. Il n'y a manifestement plus d'espoir et elle a eu entièrement raison de le laisser à nouveau, il y a trois ans de ça.

Au même moment, un catamaran s'approche du quai. Je donne un coup de pied à Axel en dessous de la table. Je lui fais signe des yeux de regarder ces deux marins aux cheveux gracieusement endommagés par le sel, au hâle impeccable et à la démarche bohème acquise à force de se laisser porter par les flots.

- Jolis marins à bâbord! m'exclamai-je.

Brice regarde vers le quai nonchalamment.

- Oh! Mais c'est Édouard et Philippe. Ils doivent rentrer d'une croisière à Anguilla.

- Bon. Brice, rends-toi utile et fais-leur signe de venir par ici.

- Houla! T'es en feu, Elsie!

- Non, mais! Il y a pas que toi qui a le droit d'avoir du fun ici! Après tout, c'est nous qui sommes en vacances.

Édouard et Philippe - beaux, un blond, un foncé, nomades et tout deux fils de marins - passent leurs hivers dans les Caraïbes sur le catamaran du père d'Édouard à transporter les touristes d'ile en ile. Vers le mois d'avril, ils traversent l'Atlantique pour rejoindre la Méditerranée un peu avant l'été. À la fin de leur description de cette vie de rêve, la cheville d'Axel doit être à vif tellement je lui ai râpé la peau avec mes gougounes sablonneuses.

Un ti-punch, deux ti-punchs, trois ti-punchs plus tard, les marins nous invitent à aller voguer dans la baie. Brice nous suit pour ne rien manquer.

À la belle étoile dans la baie de Grand-Case, Axel se remet plus rapidement que prévu de sa chaudière d'eau froide grâce à Édouard. Le marin au jean coupé aux genoux avec lequel il a probablement fait plusieurs traversées, à la vieille chemise rose décolorée par la vie au soleil et aux chaussures TOMS, pourrait tout aussi bien être un simple habitant du Mile-End. Mais Axel n'en sait rien. Pourvu qu'elle laisse Brice de côté, ne serait-ce que le temps d'une soirée. Pendant ce temps, je fixe le ciel, étendue dans les filets, tranquille. Brice et Philippe jouent au poker dans la cuisinette. Aucun intérêt.

Axel sort de la cabine alors que le soleil est sur le point de se lever. Édouard nous ramène au quai en dinghy. Brice est encore sous l'effet de l'alcool. J'ai l'impression d'avoir fait une sieste de quinze minutes tellement j'ai mal dormi. Axel embrasse son marin. Au diable l'haleine du matin. Et il ne nous reste plus que quelques heures pour faire nos valises et se rendre à SXM.

Le vol d'Axel part une heure avant le mien. Sur la route vers l'aéroport, Axel ne se ronge pas les ongles. Elle fixe l'horizon.

- Toute une semaine, hein? dis-je.

- Des fois, je me demande pourquoi il faut toujours que j'aille autant à fond dans mes histoires.

- Ouf! On a la même génétique, tu sais. J'ai fait pareil un million de fois. C'est juste que j'ai frappé plusieurs murs ces dernières années. Faut croire que j'ai fini par apprendre quelque chose.

- Tu rigoles? T'es trop forte dans ce genre de trucs.

- Je crois pas que je sois forte. Je suis juste à bout de tout ça. Tu te rends compte que j'ai pas flirté avec personne pendant toute la semaine?

- J'avoue. Ça fait différent de la Thaïlande, quand même. Même si tu l'as joué dur avec Cyril, tu jouais bien le jeu.

- Ouin. En tout cas, on se reprend sur un autre continent? Disons un pays où on n'a pas d'ex?

- Clair. Tu peux me déposer aux départs avant d'aller remettre la voiture?

- Oui, oui. Voilà, Miss!

- Merci, cousine. Bisous!

Quelques photos de Saint-Martin

L'île de Saint-Martin