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De l'utilité de voyager léger à Haïti

20/05/2014 01:44 EDT | Actualisé 20/07/2014 05:12 EDT

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Cette chronique fait suite au romanDe l'utilité de voyager léger, publié aux éditions Cardinal.

Ma cousine Julie travaille pour la branche britannique d'une ONG en Haïti depuis le tremblement de terre, une de celles qui nous accostent à tout moment à la sortie du métro. Ils ont besoin d'une traductrice pour la fin de leur mission là-bas. Le contrat : trois mois, logé, salaire exorbitant, chauffeur en tout temps et per diem largement suffisant pour subsister sans même toucher à mon salaire. Bienvenue dans l'univers des ONG bourgeoises.

N'étant pas du tout à l'aise avec l'idée de m'enrichir sur le dos de généreux donateurs, tout en ne faisant pas grand-chose d'autre que de traduire des rapports décevants, j'ai décidé de contribuer autrement. Je trouverai bien un projet sur place, fait par des Haïtiens pour les Haïtiens, auquel verser ce salaire exorbitant.

****

En arrivant à Port-au-Prince, je retrouve un peu la Tanzanie, sauf que je n'ai mis que quatre heures d'avion pour m'y rendre. Au carrousel pour récupérer ma poche de hockey - Julie voulait que je lui apporte des denrées introuvables ici - j'attends pas moins d'une heure dans la foule avant de la voir arriver sur le convoyeur. Dans l'attente, je fais exprès pour m'entasser dans la foule dense et animée. Cette espèce de chaos qui me manquait bien plus que je ne le pensais. Je reste là, plutôt que d'attendre à l'écart, à l'ombre de la vie.

À la sortie de l'aéroport, je m'attends à me faire bombarder d'offres de taxi et de navettes d'hôtels, comme en Tanzanie, justement. Mais il y a une dizaine de chauffeurs, tout au plus, et tous attendent patiemment derrière une petite clôture.

- Taxi, Mademoiselle?

- Non, merci. Quelqu'un vient me chercher.

Une grande dame de taille forte et à la mine sérieuse, voire l'air bête, me dit :

- Oui, mais là, il n'est pas là. Tu veux que je l'appelle pour toi?

- Euh... Oui. Ce serait gentil.

Je prends mon téléphone et je fouille pour trouver le numéro du chauffeur de Julie. Elle l'appelle.

- Comment tu t'appelles?

- Elsie.

- Allo, oui. Elsie là, elle est là. Il faut venir la chercher. Vous êtes où?... Il arrive. Va l'attendre là-bas.

- Merci. C'est vraiment gentil, mais je n'ai pas besoin d'aller à l'ombre. Il fait froid chez moi en ce moment. Ça fait du bien, le soleil.

- Non, non. Va là-bas, c'est mieux.

Je l'aime déjà.

Elle attend avec moi jusqu'à ce que le chauffeur arrive. Alors ça, c'est définitivement le meilleur accueil que j'ai eu de toute ma vie.

Lors de ma première journée dans le conteneur - parce que le bureau est dans un conteneur modifié à même le bidonville - je rencontre la bande d'expats avec qui Julie entretient une relation malsaine depuis trop longtemps : le patron au ton colonisateur qui ne parle pas un mot de français et encore moins de créole; le gestionnaire de chantier qui picole tout le temps et se permet de faire des commentaires de vieux mon'oncle cochon en mettant tout sur le compte du rhum Barbancourt; l'infirmière qui n'est jamais sortie de Port-au-Prince sous prétexte qu'elle est ici pour travailler - lire faire une passe de cash - pas pour voir du pays...

- Qu'est-ce qu'ils font ici, pour vrai?

- Je sais pas. Ils me trouvent vraiment bizarre de parler créole et d'avoir d'excellentes relations avec nos employés et les gens du bidonville.

- Je sais pas comment tu fais. Et je sais pas trop comment je vais faire pour gérer ça pendant trois mois... Mettons que je le dis pas à personne, penses-tu que je peux me sauver, la fin de semaine?

- Je savais bien que je pourrais pas te retenir bien longtemps. Tant que tu te fais pas prendre.

- J'ai une casquette de gangster et des lunettes de vedette dans ma sacoche. Je devrais être capable de m'en sortir.

Les journées passent entre les quatre murs d'acier. Traduire pour constater les accomplissements modestes d'une grande ONG est plutôt déprimant. Aller au travail et rentrer en VUS blanc marqué ostensiblement du logo de l'ONG et sortir le soir à bord de la même voiture. Tout ce mode de vie atrocement mondain me donne la nausée dès les premiers jours. Je ne sais pas à quoi j'ai pensé en acceptant ce poste-là. Je m'en veux déjà d'être impliquée dans tout ça, en plus d'avoir l'impression de passer à côté de toute la beauté d'Haïti.

- Ju, tu connais pas quelqu'un de fiable avec une moto qui pourrait m'aider à m'enfuir?

- Oui, oui. Il y a Christophe. C'est un Français, mais il est pas gossant.

- Pour vrai?

- J'te dis. Il est vraiment ton genre, en plus.

- Bof. Tu sais que j'ai déjà assez donné dans ces histoires-là. Ça m'intéresse plus.

- Après, tu fais bien ce que tu veux. Je fais juste te dire qu'il est fiable et totalement sur le même beat que toi. Il est urbaniste consultant pour nous. Il travaille pour personne, a fait la traversée de l'Atlantique en voilier, la route du Caire à Cape Town en 4X4... Tu sais? Ton genre.

- J'ai rien entendu. Tu connais pas quelqu'un d'autre?

- Oui. Mais, pourquoi tu passerais à côté de lui? T'es ici. Profites-en donc!

Pour rejoindre Christophe ce soir-là, je dois sortir de l'appartement par la porte de derrière, frôler le mur pour éviter d'être sous les projecteurs de sécurité, sauter par-dessus la clôture sans que le gardien s'en aperçoive. Je me sens comme une adolescente en fugue.

Christophe m'attend déjà sur sa moto. Cheveux mi-longs parfaitement en bataille, jeans troués par la vie; il a le look de Johnny Depp dans ses bonnes années. Il me fait aussi drôlement penser à Jay, en Tanzanie. Bref, je suis foutue.

- Salut, Elsie. T'as fini par déroger de tes consignes à la con?

- J'étais plus capable d'endurer ça. Merci de me donner un peu d'air.

- Allez, embarque. Viens voir Port-au-Prince pour vrai.

Son regard. Il me redonne enfin espoir, comme la fois où je me suis trouvée belle à nouveau après des mois de léthargie. Son sourire me rappelle ce que ça fait quand le cœur s'attendrit, lui qui est resté de glace depuis le jour où Patrice a eu besoin de temps.

Une (bière) Prestige, deux Prestige et un Barbancourt sur glace plus tard, on discute du voyage de l'un, de la phobie de la routine de l'autre, puis de son voyage en voilier et de mon temps passé en Tanzanie et à Zanzibar. Au-delà de mon alcoolémie, c'est son regard sur la vie, sa façon d'interagir avec les gens et sa marginalité qui font que tout mon être s'attendrit. Et il a cette galanterie, un peu comme Cyril, qui confirme une fois de plus ma théorie sur les Français et les Québécoises.

Ce n'est que lorsqu'il va aux toilettes que j'ai le temps de penser, de me ressaisir un peu. Je me récite à voix basse, tel un souffleur : n'embarque pas là-dedans, tu sais que ça ne va mener nulle part, tu connais le scénario par cœur...

- Houla! Ça va? T'as l'air complètement ailleurs.

- Non, non. Excuse-moi. Je pensais au patron de Julie, à la scène qu'il a faite en quittant le bureau tantôt. C'était tellement honteux. Il me fait halluciner celui-là.

- Ah! Ouais, lui. Je ne passe jamais par lui quand je travaille avec eux, sinon, je pète un câble à tous les coups. Tu disais, donc? Ah! Oui, tu parlais de ton projet d'entrepreneuriat avec les femmes en Tanzanie.

Nous fermons le bar tellement les sujets de conversation s'enchaînent, mais ne se ressemblent pas. Julie avait raison. Nous sommes de la même espèce, deux grands instables aux yeux de plusieurs. Mais quand deux névroses se rencontrent, ça s'équilibre, me dit-il.

J'ai deux choix. Soit, j'arrête ça là, parce que je sais très bien comment ça va se terminer. Soit, je vis à fond et je me fiche du reste, parce que je sais comment ça va se terminer, justement. S'il fallait dire non chaque fois qu'on risque de se péter la margoulette, ça ne mènerait jamais bien loin. Et puis, la vie serait beaucoup trop beige sans de bonnes histoires à raconter.

Après cette réflexion mature et éclairée de 30 secondes et quart, je choisis la deuxième option et je m'y abandonne comme un poisson dans l'eau.

Depuis que Christophe est entré dans cette tranche de ma vie, les journées sont soudainement moins ternes dans le conteneur. Il a tous les bons côtés de Jay - il a sa spontanéité et me fait rire tout autant -, il est aussi galant que Julian et fait l'amour encore mieux que Cyril. Ce n'est pas peu dire. Pas que je veuille le comparer à qui que ce soit, mais il n'a pas leurs mauvais côtés non plus. Il n'a pas de copine dans le placard ni le désir ultime d'une vie de banlieusard et encore moins l'esprit matérialiste. Il est la recette parfaite de tous les hommes qui m'ont fait pérégriner depuis les dernières années. Comme quoi, ce n'est pas parce que des relations se terminent qu'elles ne servent à rien.

Il y a de ces hommes qui nous rapprochent encore plus de nous-mêmes.

****

Le jour de mon départ, je sais comment ça va se terminer. Pour une fois, je décide de faire autrement.

- Écoute, dans un an, jour pour jour, on se rejoint quelque part.

- J'aime l'idée. Mais, on garde contact d'ici là quand même?

- J'aimerais mieux pas. Je te donne mon courriel, tu as le droit de l'utiliser une fois pour fixer la destination.

- T'es folle. Adorablement folle.

- On est de la même espèce. Tu as besoin de ta liberté. J'ai besoin de la mienne. Je veux pas changer tes plans ici. J'ai les miens là-bas. On se rejoindra plus tard, c'est tout.

- J'ai le droit de fixer le rendez-vous dans six mois, si tu me manques trop?

- Peut-être. Mais il va y avoir des conséquences graves.

- Du genre, je risque de te décevoir?

- Tu m'as redonné espoir. C'est déjà bien au-delà des attentes que j'avais quand Julie m'a parlé de toi. À plus, cher instable !

Port-au-Prince