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De l'utilité de voyager léger au Bélize

08/01/2014 12:08 EST | Actualisé 09/03/2014 05:12 EDT

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Cette chronique fait suite au romanDe l'utilité de voyager léger, publié aux éditions Cardinal.

La sonnerie « bord de mer » de mon téléphone retentit sur ma table de nuit.

− Mmm... Allo?

− Elsie? Je te réveille?

− Mmm... Oui.

− Bon, ben réveille! Tu te rappelles qu'on débarque chez toi dans une heure?

− Ah! Merde! Je me suis fait une soirée avec Steph hier pour lui raconter mon voyage à Saint-Martin, on est sorties après...

− Bon, ben prépare-toi à répéter ça là, parce que nous aussi on veut tout savoir.

− Oui, oui. Mais là, moi aussi je veux tout savoir. Quand est-ce que vous êtes revenues du Bélize?

− On est revenues avant-hier. J'ai tellement du bon stock. Tu vas être fière de nous.

− Tiens, tiens. Dis-moi pas que t'as commencé à faire comme moi?

− Sors de ton lit là, pis j'te raconte ça tantôt.

− OK, OK. À plus tard.

****

Violaine et Mélissa sont au Bélize pour faire leur certification de plongée. En théorie. Mais la théorie, ce n'est jamais ce qu'il y a de plus trépidant dans la vie. Pour y ajouter du piquant, il faut savoir assaisonner le tout d'une pincée de spontanéité. Et ça, les belles filles, elles l'ont compris assez vite. Après leur deuxième pratique sous l'eau, elles constatent que ce n'est certainement pas en s'arrêtant aux personnes de leur groupe qu'elles vont y arriver.

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Le Bélize, la destination des amants d'aventure

Dans le lot, il y a Pierre, dans la cinquantaine, nouvellement divorcé, fou comme un balai de pouvoir enfin prendre toutes les décisions dans sa journée : ne pas nettoyer le tuba de location au gel antibactérien avant de se le mettre dans la bouche, étendre sa crème solaire de manière insouciante plutôt que sur chaque parcelle de sa peau, ne pas attendre à 17 h avant de décapsuler sa première Belikin de la journée... Il y a aussi Trever, l'Américain précieux qui a toujours de l'eau dans son masque, une palme qui fait mal à son pauvre pied, qui grelote après 15 minutes de plongée en eaux tropicales et, évidemment, en jette le blâme sur tout le monde, sauf lui. Puis il y a Fabrice, le Français maigrichon, début trentaine, légèrement trouillard, mais en pleine découverte de la vie depuis que sa mère est morte et qu'il s'émancipe enfin de son statut de Tanguy. Lui, elles l'aiment d'amour, comme on aimerait un cousin préado boutonneux et prisonnier de sa tonne de broches. De belles caricatures qui truffent bien leur histoire de quelques éclats de rire, mais qui ne risquent pas de les mener bien loin dans leurs aventures béliziennes. Et on repassera pour le syndrome de l'instructeur, le dive master, et proprio du centre de plongée, est marié et a l'âge de leur père.

Le troisième jour, la grâce divine se manifeste. Du moins, c'est ce qu'elles se disent en voyant Mateo mettre les bombonnes dans le bateau. D'origine guatémaltèque, il a les yeux bridés comme un Maya, mais le corps d'un joueur de foot. Et que dire de Jimmy - créole, grand, les cheveux mi-longs, frisés et blondis par le soleil - qui s'affaire à nettoyer le bateau.

− Non mais, il était temps! s'exclame Mélissa.

− À qui le dis-tu! Ça fait des mois que c'est le calme plat, réplique Violaine.

− Attends, y'a rien de gagné, là.

− Tu nous fais pas confiance? J'ai toute une stratégie en tête. Écoute ça. Première étape, demander de l'aide à l'homme dans la mire pour lui donner l'impression qu'il est important. Par exemple, avoir l'air d'hésiter pour monter dans le bateau. Les plus galants offriront leur main gentiment. Dans les Tropiques, ça va généralement de soi. C'est Elsie qui me l'a dit. Pour les autres, aussi bien changer le fusil d'épaule que de s'acharner sur un mal élevé. Ça aussi, elle me l'a dit. Deuxième étape, poser des questions dans son domaine d'expertise.

Dans le cas de Mateo, c'est simple, il est dive master. Jimmy, lui, est capitaine de bateau et un pro de la pêche. Le match parfait pour Mélissa, elle qui a toujours rêvé d'aller pêcher en haute mer.

− Et la troisième étape, c'est de l'inviter aux célébrations du Garifuna Day! Tu sais les célébrations qui commémorent l'arrivée des ancêtres africains au Bélize? Il paraît que ça va être malade ce soir! ajoute Mélissa.

Les pions sont en place. Ne reste plus qu'à passer à l'action.

Elles commencent par s'asseoir près d'eux dans le bateau et laissent le trio de caricatures à l'avant, le vent dans les dents. Puis, une fois à la caye du jour, Mélissa joue sa première carte avec Jimmy.

− Are you diving with us?

− Nah girl, I ain't divin', I'm cookin' for y'all.

Un créole à l'attitude gangster, pêcheur et qui sait cuisiner. Mélissa fond dans sa combinaison.

Mateo rassemble le troupeau. Violaine écoute attentivement ses instructions et n'hésite pas à demander des précisions sur les exercices à faire.

Mélissa accepte même d'être le binôme de Fabrice pour que Mateo puisse accorder encore plus d'attention à Violaine. Tout le monde plonge à l'eau. Mélissa lance un dernier regard à Jimmy. Évidemment, le masque sur le visage et le détendeur dans la bouche, qui infligent à quiconque un bec de canard, ne faisaient certainement pas partie de la stratégie de départ.

Après les exercices en boucle pour vider leur masque en cas d'infiltration d'eau, reprendre le détendeur au cas où il glisserait d'entre leurs dents, tousser dans le détendeur et pratiquer le langage des signes qui accompagne le tout, ils finissent tous par remonter à la surface. Mélissa a pratiquement envie de sauter au cou de Trever qui a encore une fois lancé le bal pour sortir de l'eau plus vite que tout le monde.

Mélissa enlève son masque et son fichu détendeur. Elle sait qu'elle a désormais une belle empreinte de masque sur le visage. Rien de plus séduisant.

− So wassup, girl? Have you seen anythin' special?

− I saw this gigantic turtle, yes! About five sting rays and so many other fishes.

− Aight! So you like jerk chicken?

− Of course!

− I made a special piece for you, with my grandma's special spices.

− Really? Thanks.

Jusqu'à maintenant la stratégie fonctionne plutôt bien. Une fois de retour sur la terre ferme, elles invitent leurs proies à venir les rejoindre au bar Tipsy Tuna, là où commencent les fameuses célébrations du Garifuna Day. Pas de Facebook ni de What's app, s'ils se pointent tant mieux, sinon tant pis pour eux.

Ils arrivent avant elles. Toujours pratique pour faire une entrée remarquée. Le Garifuna Day, ça ressemble à un carnaval, comme les Caribéens savent si bien le faire. Il y a de la musique de partout, des danseurs flamboyants, des feux d'artifice sur la plage où se trouve le bar. À ce moment-ci dans l'histoire, le reste de la stratégie coule comme sur le dos d'un canard. Évidemment, Mateo et Jimmy ont le pied dansant. Pas seulement le pied, en fait. Le corps en entier. La chaleur humaine. Comment lever le nez sur la chaleur humaine?

Le quatuor ne décolle pas de la piste de danse, excepté quelques allers-retours au bar pour ramener une tournée. Puis, lorsque le soleil commence à étirer ses rayons à l'horizon, ils marchent vers leur cabane sur le bord de la mer, à quelques pas de là.

Mateo invite Violaine à regarder les étoiles dans le hamac au bout du quai, même si tous deux savent très bien que le ciel est nuageux. Mélissa invite Jimmy à prendre un dernier verre dans sa cabane. Un verre imaginaire, puisqu'il n'y a rien du tout dans le frigo. Pour le reste, ce n'est rien de torride ni d'hallucinant. Parce qu'une histoire d'un soir n'est pas toujours la meilleure baise d'une vie. Mais ça, elles s'en fichent bien. Ce qui compte, c'est de générer un peu de chaleur humaine, encore.

Mateo et Jimmy partent avant même que Placencia se lève. Mateo profite du congé national pour aller voir sa grand-mère au Guatemala, pendant que Jimmy rentre voir sa famille dans un village perdu au fin fond de la jungle. Ils partent sans dire un mot, mais prennent tout de même soin de glisser leur nom, leur courriel et leur numéro de téléphone, l'un dans la poche de Violaine, l'autre dans la trousse de maquillage de Mélissa.

****

- Pis finalement, on a tout flushé ça dans les toilettes, dit Mélissa.

- QUOI?! dis-je.

- Ben oui. Pourquoi on garderait contact avec eux? Pour faire comme toi?

- Je sais pas. Au cas où?

- Au cas où quoi? Qu'on retourne au Bélize?

- Je sais pas. J'suis mal placée pour parler. Et s'ils vous retrouvent sur Facebook mettons?

- Bof. On t'a assez vue dans ces histoires-là. Je pense qu'on a de bons arguments pour ne pas tomber là-dedans.

- Vous êtes bonnes. Je vous aurai au moins appris ça.

- Faut dire qu'on n'a jamais eu de fun comme ça en vacances, par exemple. On t'en doit une!