LES BLOGUES

Scolarisation à la maison: le point de départ de grandes choses

08/12/2015 04:39 EST | Actualisé 07/12/2016 05:12 EST

«J'aime beaucoup que tu m'écrives des lettres, alors j'ai décidé de t'en écrire une. Dans celle-ci je t'explique un peu comment je me sens ces temps-ci, et pourquoi j'aimerais essayer de finir mon secondaire au plus sacrant, parce que là je rushe.»

C'est vrai que j'ai pris l'habitude de t'écrire de temps en temps. En fait, c'est de ta faute : il y a deux ans, quand je t'ai demandé ce que tu voulais pour Noël, tu m'as demandé de t'écrire une lettre. Et rien d'autre. Alors un matin, quand tout le monde dormait, je t'ai pondu six pages dans lesquelles je te raconte un peu tout pêle-mêle: moi, ton histoire dans la mienne, les splendeurs que je vois en toi, les craintes que je devine dans tes silences et tes évitements, ce que j'espère pour toi, et tout l'amour, tout l'espoir et toute la confiance qui brillent en moi dès que je pense à toi.

La manière dont tu m'as serrée dans tes bras, ce matin de Noël, l'émotion avec laquelle tu m'as remerciée... Les bibittes comme moi, on vit juste pour ça.

«Ça y est. C'est comme si toutes ces années que j'ai passées ici, on me plantait un long clou dans la nuque. Juste là, dans le tronc cérébral. Aujourd'hui j'ai reçu le dernier coup de marteau. Le clou s'est enfoncé jusqu'à une partie de mon cerveau qu'il ne fallait pas toucher. Un circuit s'est cassé en deux.»

Oui. C'est exactement là, derrière la tête, que ça arrive. Tu as raison.

«Alors je suis là, à me faire punir pour n'avoir pas écrit la vérité de quelqu'un d'autre. À me faire pénaliser pour ne pas m'être plié comme les autres, et pour avoir méprisé les dates de remise et contraintes dont les autres ont si peur.»

Je comprends, oh, si tu savais comme je comprends! Mais tu sais, la vie, c'est comme ça. Si tout le monde ne respectait pas les règles, où irait le monde...

Tu vois comme je suis bien conditionnée, moi aussi.

«Eh bien ça m'apprendra! Aujourd'hui j'ai peur de ce que les autres ont adopté, tandis qu'ils et elles en bénéficient à force de s'être plié.e.s à ces règles...  Mais pourquoi j'ai fait ça? Je ne pouvais pas me contenter d'apprendre seulement à l'école? D'être un génie à l'école et un abruti à l'extérieur, plutôt que le contraire?»

Vivre la désolidarisation jusque dans son corps, serait-ce devenu une étape obligatoire du rite de passage menant à la vie adulte? Se faire broyer par l'institution monstrueuse qui n'a même pas conscience qu'elle nous réduit en miettes, pendant qu'elle produit rapport par-dessus rapport sur les compétences transversales et l'arrimage au marché - on appelle ça «le choix de carrière»... N'y aurait-il pas une autre façon d'apprendre? Une autre façon d'enseigner? Quelque chose qui ne s'effaroucherait pas devant les rêves, devant la douceur, qui protégerait et prendrait soin avant de «former»?

«Me voilà terminé, tel un engrenage brisé tanné d'essayer de tourner, un engrenage ancré dans une machine avec aucun intérêt à la faire marcher. Alors je pars, et pas pour me sauver du monstre, mais pour en battre un autre.»

Et si tu choisissais plutôt de partir t'ancrer ailleurs, mon fils? Si tu devenais un engrenage libre dans une machine qui mènerait cette guerre avec toi? Nous partageons le sens de la lutte, toi et moi. Par moments, je me permets même de croire que ton père et moi avons quelque chose à voir avec cet esprit libre, rebelle et parfaitement lucide que tu possèdes pourtant depuis toujours, toi qui es né les yeux grand ouverts.

Tu as réfléchi presque deux semaines, et tu as accepté mon invitation. Tu as quitté l'école, tes livres sous le bras. Intacts étaient ton désir de finir ton secondaire et ta crainte de ne pas y parvenir. Nous avons avisé tous les qui de droit concerné, directeur d'école et commissaire scolaire en tête de liste, que tu entreprenais une démarche de scolarisation à la maison.

Je dirais plutôt: scolarisation autonome. «À la maison», ça fait un peu trop «maman veut jouer à la maîtresse d'école». Alors que, même si je t'ai aidé et encadré dans la mise sur pied de ton plan d'études, c'est toi et toi seul qui prends en main le déroulement des prochains mois, ton horaire, tes objectifs, et les moyens pour les atteindre.

Depuis, j'observe ta transformation, comme on se cache pour ne pas perturber un oiseau qui fait son nid. J'ai une expérience à t'offrir (après tout, l'académique, c'est mon métier), mais notre entente est fondée sur ton entière liberté. J'ai parié sur celle-ci; pour les êtres comme nous, c'est elle qui rend cohérente l'envie de s'engager. Tu as compris avec une grande maturité combien l'équilibre entre liberté et engagement était à la fois enivrant et effrayant. Je crois aussi que tu intègres peu à peu ce qu'on met toute une vie à maîtriser: la juste tension entre ces deux-là, le point de départ d'où s'accomplissent les grandes choses, à commencer par le bonheur.

Dieu que tu es beau, mon fils, quand tu es heureux.

Et, t'ai-je déjà dit : «Maudit que t'écris bien...»?

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost

Abonnez-vous à notre page sur Facebook
Suivez-nous sur Twitter