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M'envoler

14/01/2015 12:20 EST | Actualisé 15/03/2015 05:12 EDT

Dans ma boîte Hotmail est tombé un souvenir qui ne m'apparaissait pas si lointain. Il y a cinq ans, j'ai « généreusement donné au CECI, pour répondre à son appel de solidarité envers Haïti ». J'ai eu Haïti entre les deux oreilles toute la journée. J'ai lu Haïti toute la journée. J'ai vu Haïti toute la journée. J'ai questionné Haïti toute la journée.

Ne le dites pas à ma mère: J'ai le goût d'aller en Haïti.

Ce souvenir sur mon écran, ces nombreux bilans d'un tremblement meurtrier dont on ne se remet que trop lentement sont tombés sur une journée comme ça. Une journée où dans toute mon âme, il n'y a que cette envie de réserver un billet pour le Monde. Avec un grand M. Le voyage qui me fait envie de plus en plus est celui qui brasse la cage. Le coeur. La tête. Les idées. Les principes. Comme une urgence de vivre. Un jour il y aura l'horloge biologique. Avant ça, il y a l'horloge géographie.

L'envie de m'envoler se fait sentir souvent, depuis un temps. Sournoisement. Je farfouille le web, feuillette un magazine, et apparait une photo d'un autre part. Un texte. Rarement il y est question de plages ou de cocotiers. Clic. J'ai envie d'y aller. C'est un sentiment qui n'a rien à voir avec la fuite de quoi que ce soit. Rien à voir avec l'idée d'aller refaire ma vie ailleurs. Rien à voir avec l'hiver qui n'en est qu'à la moitié de sa foutue peine. Tout à voir avec une fascination de plus en plus imposante pour l'humain. L'humain m'envoute. Multiplication de l'attrait lorsque né sur une autre terre que la mienne. De mes voyages, les plus beaux souvenirs sont souvent ceux qui impliquent des rencontres, ou impliquent d'observer les gens dans leur petite vie petite misère. Les voir se déplacer, parfois se débrouiller, échanger, fêter, travailler, s'observer. Les entendre discuter, saisir que dalle. Les voir se délecter sans connaître ce qu'ils mangent. Étudier le langage verbal. Constater que partout ailleurs, il me semble que les gens plongent davantage leur regard dans les yeux étrangers qu'ils croisent. La saison froide, avec les siècles, nous a transformés, je crois. À force de devoir fixer le trottoir pour éviter de tomber, on a oublié de se regarder.

Je prépare doucement un voyage en Inde et on me dit que j'aime le trouble. Que j'aime souffrir. Que je vais être malade. Qu'il va faire chaud. Que c'est dangereux. Que ça pue. Ce qui m'allume, en vérité, c'est la réalité. Le fait de devoir m'adapter à celles des autres.

Je rêve de lancer une flèche sur une mappemonde et de réserver un billet pour l'inconnu. (Doigts croisés pour ne pas tomber sur Calgary.) Les voyages auxquels je n'ai jamais pensé me semblent d'autant plus excitants que ceux dont je rêve depuis tout le temps.

Il n'y a pas assez d'années dans une vie pour lire tout ce qui s'écrit.

Il n'y a pas assez d'années dans une vie pour entendre tout ce qui se joue.

Il n'y a pas assez d'années dans une vie pour voir tout ce qui se vit.

Aujourd'hui, donc, j'ai envie d'aller en Haïti. C'est pas la misère qui m'attire, mais plutôt la force. C'est pas les restes d'une catastrophe que j'aimerais y découvrir, mais le peuple. C'est peut-être ce que j'en lis dans les romans de Laferrière qui me le rend si fascinant.

Un peuple qui a perdu 230 000 paires d'yeux brillants il y a cinq ans. Au réveil du cauchemar, on a tenté d'y relancer le tourisme. Pour montrer ce qu'il en reste de beau. Pour en faire parler. Pour l'argent qu'on en retire, aussi. Faudrait être fous pour ne pas y penser.

Aujourd'hui, il neige encore sur Montréal. Sur le trottoir, les gens marchent sans se regarder. Le troisième latté de la journée est bon et sans doute de trop. Il fait 22 degrés dans la maison. J'ai la tête avec 79 000 personnes qui vivent encore sous les tentes. Demain, j'aurai peut-être les yeux ailleurs. Aujourd'hui, ils sont rivés sur cette perle des Antilles.

Vous pouvez aussi lire Caroline sur son blogue personnel Mademoiselle Divague...

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