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Tu étais belle

16/04/2014 11:48 EDT | Actualisé 16/06/2014 05:12 EDT

Ce texte a aussi été publié sur le blogue de Caroline DuboisMademoiselle Divague...

Pour panser ses blessures, elle avalait de l'ibuprofène. Deux comprimés toutes les quatre heures. Tout le temps. Je lui disais que c'était sûrement mauvais. Sa mère lui disait que c'était sûrement mauvais. Son médecin lui disait que c'était très mauvais. Son père ne lui disait plus rien. Son père pleurait. Même si un homme de sa génération, ça ne pleure jamais.

Elle avalait de l'ibuprofène pour masquer les brûlures de son cœur, de sa tête et de son corps jusqu'à ne plus rien capter, que les gorgées d'eau plate coulant doucement de sa langue à son ventre creux. Elle détestait les bruits qu'émettaient ses organes digestifs qui ne digéraient rien alors avant, pendant et après ses séances de jogging elle écoutait très fort Coeur De Pirate. C'est tout ce qu'elle entendait. Elle courait, elle écoutait Coeur De Pirate, elle lisait Alexandre Jardin et de sa propre main, tranquillement, elle se donnait la mort. Parfois je lui retirais des oreilles ses écouteurs: « Hey! Ça va? » Elle attrapait alors une petite mèche de ses cheveux fins et elle tournait, tournait, tournait, tournait en fixant ses longs doigts. De plus en plus souvent, on ne parlait plus.

Je m'asseyais au comptoir pour prendre un café avec sa mère. Parler. De mon boulot qui la fascinait tellement, du dernier gros procès de son mari, de Marco qui habitait au Japon depuis presque 4 ans maintenant, du dernier épisode d'Unité 9, des minis-kiwis. N'importe quoi pour qu'elle arrête un peu de penser qu'elle l'avait échappée.

- Y as-tu goûté?

- Ouais, mais j'aime mieux les vrais kiwis. J'trouve ça bizarre, manger la peau.

- Ouais moi aussi...

- Elle ne me parle plus, tu sais. Elle ne fait que se tourner la couette et fixer le vide. Je me demande si elle m'entend encore. Je vais devoir l'amener à l'hôpital, tu sais. Pour de bon.

- Oui...

- Elle va faire une crise. Son père ne supportera pas.

- Je viendrai t'aider, si tu veux...

On avait environ 14 ans quand j'ai compris sans rien dire. C'était un samedi. Le printemps s'éveillait pour la première fois de l'année et j'avais réussi à la convaincre de laisser ses livres de côté pour sortir son vélo. On s'est arrêtées au parc pour relaxer et manger des Mr. Freeze, blanc pour moi et orange pour elle, et elle m'a dit :

- J'ai un bourrelet ici quand je me penche comme ça. C'est Myriam au ballet qui me l'a fait remarquer.

- C'est normal... t'es pliée. Moi aussi j'en ai un, regarde.

Des histoires de rien. Elle m'a dit qu'elle voulait commencer à faire plus attention à ce qu'elle mangeait. C'était important si elle voulait entrer en danse au Cégep. À 14 ans, elle et moi on a consulté des livres de nutrition et on a élaboré un menu. J'ai tenu une semaine et demie. Maman trouvait ridicule de cuisiner pour mes caprices de gamine et une envie de pogo m'a frappée. Si fort. Cinq pogos vomis dans les deux heures, le moins volontairement du monde.

Elle n'a pas su tenir non plus, mais elle a commencé à trier. Trier, trier et retrier ce qui se trouvait dans ses assiettes. Avec le temps une obsession réelle pour chaque bouchée. Mâcher un, deux, trois, quatre, sept coups. Recracher si personne ne regarde. Camoufler. Elle vomissait peu, car c'était trop douloureux et trop évident. Elle avalait des laxatifs qu'elle achetait en pharmacie avec ses économies. Quand elle n'en avait pas, elle avalait de l'eau et n'importe quel comprimé qu'elle trouvait chez elle. Ou chez moi. Tout ça, évidemment, on ne l'a su que bien trop tard.

Le manège s'est arrêté une première fois, aussi vite qu'il est parti, au beau milieu d'une diagonale de grands jetés à l'école de danse. Ambulance. Sirène. Hôpital. Retour à la vie. Je vais bien. J'ai rien. Arrêtez, voyons. J'étais juste un peu fatiguée.

- Madame, il faut se parler de votre fille...

- Je sais...

Quand sa mère a raconté l'histoire à la mienne qui me l'a racontée à son tour, je me suis sentie coupable. J'ai pensé que je le savais et que j'avais rien fait. J'ai pensé que j'aurais pu glisser moi aussi, pour qu'on soit ensemble dans cette histoire. C'est ça, une vraie amie. J'ai pensé que c'était de ma faute parce qu'elle disait toujours que moi, je pouvais avaler n'importe quoi. Que moi, je serais toujours belle.

Elle était pâle et mettait beaucoup de fard sur ses joues. Avec ses cils couverts de mascara qui semblaient allonger à mesure que les traits sur son visage se creusaient, elle avait des airs de poupée de porcelaine.

Un jour comme tous les jours elle est sortie courir. Entre les pleurs de ses parents éreintés et son absence qui pesait quatre tonnes de vide, on a fait une chasse aux miroirs. Des années s'étaient écoulées depuis la classe de ballet et ne faisait que s'approfondir l'écart entre ce qu'elle était et ce qu'elle voyait.

Une escalade de mensonges. Une escalade de lourdeur. Une escalade de temps.

Il était trop tard lorsqu'elle a vu la fin et en a eu peur. Toutes ces années de lutte ont d'abord détruit son corps, ensuite sa tête et finalement son cœur. Ce cœur qui n'aimait pas son corps a tiré sa révérence dans une subtilité désarmante. C'est peut-être toujours comme ça que le cœur nous quitte, je ne sais pas. Le plus triste des derniers souffles pour la plus petite des grandes malades. Sur ma joue honteuse hier soir, vers 18h, une larme de manque. Une larme soulagée.

Tu étais belle.

* Les textes de Caroline peuvent tenir de la fiction. Parfois vus, parfois vécus, parfois fruits de l'imagination.

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