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Chercher le bout du monde

23/04/2014 12:21 EDT | Actualisé 22/06/2014 05:12 EDT

Ce texte a aussi été publié sur le blogue de Caroline Dubois Mademoiselle Divague...

Il rêvait d'un bout du monde. Un bout du monde où personne ne l'aurait vu déjà. Où personne ne lui aurait parlé déjà. Il rêvait d'un bout du monde où certains n'auraient qu'un bras, d'autres les dents très croches. Un bout du monde où certains auraient une démarche malhabile, d'autres ne verraient que du noir et certains même auraient une grande tache marron couvrant la moitié de leur visage. Comme la sienne. Il rêvait en fait d'un bout du monde qui ressemblait au nôtre, mais où personne ne saurait différencier le beau du laid. Un bout du monde où le manque de respect n'existerait pas. Un qualificatif n'existant que si son contraire existe lui aussi, le mot «respect» lui-même n'aurait aucune raison d'être. Il rêvait d'un bout du monde où tous et toutes seraient égaux vu leur unicité. Un bout du monde où personne ne verrait à quel point il est maigrichon. Personne ne saurait qu'il est une véritable cruche en maths, qu'il n'a pas un sou pour acheter des vêtements neufs et qu'il habite dans un appartement grand comme une poche avec les quatre autres membres de sa famille déjantée.

Ce bout du monde se verrait une occasion de repartir à zéro. Jamais plus il n'entendrait dans ce bout du monde s'engueuler sa mère et son beau-père à propos de qui a fumé la dernière Player's et de qui devrait aller en acheter au dépanneur. Jamais plus il ne serait dans ce bout du monde le préposé aux bouteilles vides. Une bonne chose puisque ça lui collait tellement la honte à chaque fois. Dans ce bout du monde, son frère et sa sœur ne seraient pas. Ils ne pourraient plus, par le fait même, contribuer à sa descente directe aux enfers. Il aurait bien besoin de sa grande sœur et de son grand frère dans la cour d'école quand la gang du gros Piché l'encerclait pour se foutre de sa gueule chaque soir. Plutôt, ils passaient, jetaient un œil amusé, échangeaient un sourire et ne daignaient même pas s'arrêter. Laisser son petit frère se faire tabasser devrait être passible d'une grosse punition, mais il n'y avait que lui qui subissait les punitions. Lui et sa grande tache dans le visage. Dieu l'avait encombré d'une grande tache dans le visage et depuis qu'il avait l'âge de la voir il n'était que cette grande tache.

Il rêvait d'un bout du monde où il n'y aurait plus sa tante Carole pour le traiter de rejeton et chaque fois qu'elle était saoule lui tendre une serviette pour lui dire en riant de s'essuyer, qu'il était sale juste là. Dans le visage.

Il rêvait d'un bout du monde. Un bout du monde dont le beau-père n'aurait jamais conscience de l'existence. Interdit de passage à vie pour ce salopard de beau-père au rire gras et aux mains trop longues.

Un matin où il rêvait de ce bout du monde tomba sur son chemin un ange. Roseline travaillait à la bibliothèque du quartier depuis quelques mois, mais comme il n'avait pas le droit d'y mettre les pieds il ne l'avait jamais rencontrée. Elle était très grande et ses cheveux chocolat étaient très longs. Elle portait toujours des fleurs sur ses vêtements. Un printemps nommé Roseline. La bibliothécaire le voyait tête baissée marcher chaque jour vers l'école. Ce matin-là, elle l'arrêta et lui glissa entre les mains un bouquin intitulé «Le bizarre incident du chien pendant la nuit». Au départ Roseline voyait probablement en lui un peu du personnage de Christopher, mais il n'en était rien ; Christopher était autiste. Lui simplement incompris.

- C'est une histoire d'enfant racontée pour les adultes. Tu es assez grand je crois. Tu devrais aimer.

Après avoir timidement remercié la belle, tel un voleur il cacha rapidement le livre dans son sac à dos et n'osa l'ouvrir que plusieurs jours plus tard. Les jumeaux étaient sortis avec les cousins. Sa mère et son beau-père buvaient de la Bud sur la galerie. Il les entendait rire et parler si fort et il savait à leur ton chancelant qu'il en avait encore pour un bout à être seul dans l'appartement. À partir de ce moment, tous les soirs à l'heure du boire des parents, comme il n'avait pas de chambre à lui pour s'y enfermer, il verrouillait la porte de la salle de bain et plongeait dans une histoire en même temps qu'il plongeait dans son bain.

Semaine après semaine, Roseline continuait à l'alimenter en trésors qu'il cachait au fond du sac à dos. De Montréal à Londres en passant par Barcelone et New York, du point de vue d'un adolescent autiste en passant par celui d'une vieille dame, d'un homme dont la mère vient de mourir ou d'une jeune fille racontant la guerre de sa cachette, il oublia les sons de l'extérieur. Il n'entendit plus crier sur la galerie. Ne sentit plus l'odeur des botchs de cigarettes et des fonds de bouteilles. Les jumeaux riaient toujours de lui quand il se faisait tabasser par la gang du gros Piché mais ça le laissait désormais tellement indifférent que tranquillement, ils s'en lassaient. Il en arriva presque, avec le temps, à oublier la grande tache qu'il avait sur le visage. De plus en plus, il lisait et de plus en plus, il oubliait. De plus en plus, il changeait. De plus en plus, il découvrait. Grandissait. S'émancipait. Du reste s'en foutait.

Même si tous les personnages étaient loin d'y être parfaits, c'est dans ses bouquins qu'il trouva finalement son bout du monde.

Sur ce, bonne Journée mondiale du livre et du droit d'auteur. Lisez!

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