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Les nouvelles marâtres

Elle s’emploie à « effacer » symboliquement la vraie maman, et à usurper en quelque sorte sa place dans le psychisme de l’enfant.

03/08/2017 09:00 EDT
Yuri_Arcurs via Getty Images
Nombreuses sont les mères qui crient leur désespoir à la perspective de se faire « voler » leur progéniture, mais aussi évidemment, face à la confusion qu’elles constatent rapidement, chez l’enfant, quant à l’identité de sa vraie maman.

Nous découvrons, dans notre pratique quotidienne au Cabinet Rivages, au contact de mères désenfantées par la justice (ou menacées de l'être), des phénomènes cliniques qui nous paraissent tout à fait nouveaux, ou en tout cas, qui ont été très peu décrits, étudiés, théorisés. Et il nous paraît important d'en témoigner.

Un de ces phénomènes retient particulièrement notre attention, car il est présent dans au moins 12 des 17 dossiers actuellement ouverts, où un père, au détour d'un divorce très conflictuel, demande et obtient la garde exclusive des enfants en accusant la mère d'aliénation parentale: nous constatons en effet que ces pères, dans leur immense majorité, retrouvent immédiatement une nouvelle compagne, qui se révèle aussitôt extrêmement agressive envers « l'ex » (la mère des enfants). Plus encore : la nouvelle venue fait preuve d'une implication et d'une allégeance telle envers son nouveau compagnon qu'elle en devient son « bras armé », et se charge de punir sévèrement celle qui ose être en conflit avec l'être qu'elles vénèrent, jusqu'à devenir d'implacables persécutrices. Nombre de mères font état de leur incrédulité face à cette virulence inattendue : qu'ont-elles fait pour mériter la haine implacable, viscérale, de cette nouvelle femme qu'elles ne connaissent pas et à qui parfois elles n'ont même jamais parlé ? Nombre de mères évoquent un sentiment d' « inquiétante étrangeté » face à ces femmes et le couple qu'elles forment...

Maternité concurrencée

La « belle-mère soldat », telle que nous la découvrons, va plus loin encore : elle investit tellement sa mission auprès du père qu'elle s'inscrit (plus ou moins consciemment) dans une dynamique de revendication de la place maternelle. Elle s'emploie à « effacer » symboliquement la vraie maman, et à usurper en quelque sorte sa place dans le psychisme de l'enfant. Assez rapidement, la nouvelle venue s'approprie les moments de vie qui marquent symboliquement la parentalité (les rendez-vous avec les profs, les visites chez le médecin ou chez le coiffeur, etc.), et notamment ceux qui sont encore souvent l'apanage maternel (les bains ou douches, et plus largement les soins du corps, les câlins de consolation ou de réassurance, les histoires au moment du coucher...)

Nombreuses sont les mères qui crient leur désespoir à la perspective de se faire « voler » leur progéniture, mais aussi évidemment, face à la confusion qu'elles constatent rapidement, chez l'enfant, quant à l'identité de sa vraie maman.

Ce processus, qui se résume à une « maternité concurrencée », se déploie sous les yeux du père, le plus souvent avec son aval passif, mais nul doute que sous ses airs de ne pas y toucher, l'homme induit très activement le conflit. Il a choisi son nouveau double: si elle ne lui ressemble pas comme deux gouttes d'eau, il arrive très souvent que sa nouvelle femme porte le même prénom que la vraie maman, ou que les lettres de son prénom soient quasiment les mêmes ! C'est lui qui dirige l'attaque, mais avec une habileté telle que le bon petit soldat « épouse » complètement la cause, devient une militante enragée, et montre tout le zèle possible, jusqu'aux pires excès ! Le résultat ? Nombreuses sont les mères qui crient leur désespoir à la perspective de se faire « voler » leur progéniture, mais aussi évidemment, face à la confusion qu'elles constatent rapidement, chez l'enfant, quant à l'identité de sa vraie maman.

La nouvelle compagne : une femme perverse ?

Ces pères dont on parle partagent un même talent : ils retrouvent une compagne qui partage avec eux des pulsions agressives majeures, un rapport à la réalité altéré et un surmoi bancal, voire inopérant. Pourtant, quelque chose ne colle pas. Comment ces hommes s'y prennent-ils donc pour retrouver aussi rapidement systématiquement des guerrières aussi jusqu'au-boutistes ? Sont-ils dotés de radars leur permettant d'identifier les femmes perverses qui pourront devenir leur mercenaire et « éliminer » symboliquement leur ex ? Pourquoi ces femmes (dont on remarque dans la pratique qu'elles ont des positions sociales reconnues et semblent accomplies) se rangent-elles aussi aveuglément et sans mesure sous la bannière vengeresse de leur nouveau compagnon ? De nouveaux témoignages de mamans désenfantées accréditent la thèse selon laquelle ces nouvelles compagnes « se vivent » réellement comme les mères de ces enfants au point de se décrire parfois comme des mères sacrificielles, ce qui ne les empêche pourtant pas parfois de traiter l'enfant comme leurs mauvais objets et de le sadiser impunément...

La mère, « persécutrice désignée »

L'argumentation présentée par le paranoïaque a deux particularités qui font sa redoutable efficacité en justice : d'abord, si elle est basée sur une prémisse fausse (ici, la culpabilité et l'indignité de la mère), elle s'appuie ensuite massivement sur la réalité, le paranoïaque y trouve des preuves irréfutables, les conforte, les articule, les relie, dans un raisonnement qui devient très difficile à démonter. Ensuite, l'auteur finit par adhérer totalement à la néo-réalité qu'il s'est construite (c'est au fond un délire), et il en devient extrêmement convaincant ! Et si son discours convainc souvent les experts et les juges, bien évidemment, il subjugue aussi son entourage, et à plus forte raison sa nouvelle compagne, cerise sur le gâteau de sa gloire. L'adhésion complète de cette dernière, qui s'apparente à un endoctrinement, donne alors naissance à un duo infernal, uni dans la haine. La vraie mère est dès lors devenue une figure diabolique, mais il s'agit de la garder à disposition (retenue par l'enfant, et la perspective des DVH), car, même « indigne », elle est au fond la clé de voûte de tout le système. On en vient alors au paradoxe psychotique qu'entérinent trop de juges : le nouveau couple et ses membres ne « tiennent » qu'en persécutant indéfiniment leur « persécutrice désignée », l'enfant devenant l'instrument de cette torture. Comment ne pas y voir un délire partagé (ne dit-on pas que la paranoïa est contagieuse?), très similaire avec ce que certains ont appelé la « folie à deux ».

Une « folie à deux »

La folie à deux ou « trouble délirant induit » est un syndrome psychiatrique manifesté par la transmission de symptômes délirants d'un individu généralement affecté d'un trouble psychotique à un autre non psychotique (névrosé ou pervers) avec qui il est en association étroite. La dimension « d'association étroite » est bien sûr en adéquation avec la cohésion liée au mariage. Lacan est l'un des derniers cliniciens à avoir porté un intérêt à la folie à deux, notamment, en 1933, au cas des sœurs Papin, deux cuisinières, qui ont défrayé la chronique judiciaire et journalistique de l'époque, car elles avaient commis un véritable carnage contre leurs patronnes. Toutes deux avaient énucléé leurs patronnes et les avaient présentées comme des plats prêts à cuire à la manière des manuels de cuisine de 1900. Pourtant, selon Lacan, elles étaient apparues aux trois médecins experts qui les ont rencontrées, « sans aucun signe de délire ni de démence, sans aucun trouble psychique ni physique ». Les sœurs Papin n'ont jamais cherché à se défendre: leur seul souci était de partager la responsabilité du crime. Selon Lacan, la folie à deux caractériserait « deux personnes dans un seul délire » ou « deux personnes dans un seul habit », ce qui nous ramène au déni d'altérité qu'on constate dans plusieurs cas que nous traitons actuellement.

La passion narcissique

Freud disait que la passion a le pouvoir de supprimer les refoulements et de rétablir les perversions. Tout se passe comme si la nouvelle compagne s'abandonnait à une passion narcissique et renonçait sa propre personnalité au profit de celle de son objet (le nouveau compagnon). Comme si elle adoptait les contenus psychiques de celui-ci, placée en position d'idéal , ou de « Dieu », position qui sied d'ailleurs particulièrement bien à un paranoïaque. Certaines mères nous rapportent avoir eu l'impression que la nouvelle compagne était comme « hypnotisée » par leur ex : même soumission, même docilité, pouvant conduire à des attitudes d'agressivité extrême ; même confusion entre l'objet et l'idéal et même cohésion autour d'un ennemi commun. D'autres mères nous confient qu'elles ont eu l'impression que les nouvelles compagnes avaient subi un véritable « lavage de cerveau ». Comme si, dans la folie à deux, on assistait à la disparition subjective d'un des deux protagonistes, qui en viendrait à être littéralement aspiré par l'autre... Comme si, finalement, le rapport à la réalité du paranoïaque et de sa nouvelle compagne était tellement conforme que la nouvelle femme en devenait son « double». D'où peut-être le sentiment d' « inquiétante étrangeté » éprouvé par nos clientes...

La nouvelle compagne : une personnalité dépendante

Dans tous les cas de figure, l'objet incorporé est un objet dominateur. Le délirant « source » est d'ailleurs toujours présenté comme généralement plus vieux, plus intelligent, mieux instruit, avec des traits de personnalité plus forts et des délires s'apparentant à des idées de persécution (telle Christine, l'aînée des sœurs Papin), tandis que le délirant cible est présenté comme ayant une personnalité dépendante. Cette personnalité est encline aux idéalisations pathologiques. L'objet, qui lui sert de prothèse narcissique, lui permet de se sentir exister et lui prouve sa valeur. C'était le cas des sœurs Papin qui se livraient, semble-t-il, à une « passion mutuelle sans limites ». Le vœu le plus intime de la compagne du paranoïaque n'est donc pas de se libérer de ses jougs, de se connaître ou de se réaliser, mais de perpétuer sa propre servitude.

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