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Le pouvoir de l'image: ce que Facebook doit aux années 60

16/09/2012 05:15 EDT | Actualisé 16/11/2012 05:12 EST
AP
FILE - In this Oct. 10, 2011 file photo, a magnifying glass is posed over a monitor displaying a Facebook page in Munich. Taking a company public isn't as simple as collecting Facebook friends. Even if the company is Facebook. (AP Photo/dapd, Joerg Koch)

Selon Mark Fortier, son traducteur, c'est après le débat télévisé entre John F. Kennedy et Richard Nixon à l'élection présidentielle de 1960 que l'intellectuel Daniel J. Boorstin eut l'idée d'écrire Le triomphe de l'image. Une histoire des pseudo-événements en Amérique (Lux éditeur, 2012, trad. fr.), un essai saisissant qui retrace la progression du pouvoir de l'image dans la culture américaine. Boorstin y vit le triste exemple d'un espace public avalé par l'image, la vieille tradition de la joute oratoire à l'américaine qu'avaient immortalisée en leur temps Abraham Lincoln et Stephen A. Douglas s'effaçant ainsi au profit d'un nouvel art médiatique aux ressorts obscurs mais à l'efficacité redoutable. La télévision, avec ses contraintes particulières (refus du temps mort, préférence pour les réponses courtes, accent sur l'image physique) venait de s'ériger en nouvelle maîtresse du débat public. Elle avait choisi son nouveau prince, moins sur la base d'une joute inspirée que selon une logique de mise en scène qui aurait pu se confondre aisément avec n'importe quelle stratégie publicitaire de Madison Avenue.

Contrairement au mot, l'image est malléable, informe et en quelque sorte passive ; délivrée des nécessités lourdes du sens, elle sert plus spontanément à vendre une marchandise ou une idée. JFK, ce soir-là, avec sa chevelure en brosse, son teint hâlé et ses dents plus blanches que des touches de piano, était une idée. Face à lui, avec le grain de sa barbe visible à l'écran, sa transpiration et son air sonné de boxeur ivrogne, Richard Nixon aussi était une idée (une mauvaise, par la force des choses). Contexte nouveau, où le fait de dire ou de ne pas dire la vérité sur des enjeux publics et de ne pas répondre directement aux questions n'avait pas autant d'impact sur le vote que l'image projetée. À défaut, bien sûr, d'une bourde majeure, ce qui était dit était moins important que la façon dont on le disait, tout l'enjeu d'un débat formaté pour la télévision étant de faire « bonne impression » sur un public qu'il ne s'agissait pas tant d'informer que de séduire.

La révolution de l'image, nous dit Boorstin, est à l'origine d'un renversement de valeurs inédit dans notre histoire : elle nous a fait passer d'une ère du vrai ou du faux à une autre, beaucoup plus glissante, où c'est le souci de vraisemblance qui supplante le souci de vérité. Ce qui nous attire n'est plus la vérité, mais les apparences ; non la chose, mais l'ombre de la chose. Dans le cadre d'un débat télévisuel, les duellistes sont plus hantés par la perspective d'être ridicule que par celle de dire quelque chose de faux ou d'incomplet sur le plan factuel. Et qu'est-ce qui est plus ridicule, sur un plateau de télé, que de vouloir à tout prix débattre sans fard de choses réelles ? Un candidat qui formule un raisonnement long et sinueux, revient sur ce qu'il a dit pour préciser sa pensée ou, pire, qui demande un temps de réflexion avant de répondre ne peut paraître que ridicule selon les critères télévisuels. Le décalage entre celui qui articule une pensée, procède par à-coups et tâtonnements et le mouvement rapide propre au médium de la télé produit du ridicule. Ce sont deux vitesses incompatibles qui se rencontrent. En définitive, cela ne peut être que fatal à la personne ; le médium, lui, sort à tout coup plus fort de toutes ces joutes invisibles avec les derniers des Mohicans.

Un monde ni vrai ni faux, mais vide

Le règne de l'image est indissociable de l'essor de la technique et de ses capacités de reproduction de la nature. Il est désormais possible à l'homme de rendre du monde une image plus attrayante, vivante et même crédible (« vraisemblable ») que le monde lui-même. D'où le pouvoir dont ne se privent pas les publicitaires en tout genre de façonner la réalité à leur goût et d'en proposer une version augmentée. Même certains journalistes, prisonniers de la logique médiatique qui veut que la bête soit nourrie en permanence, peinent à garder une démarche déontologique irréprochable et à résister à la tentation de fabriquer à partir d'anecdotes triviales ou de citations à l'arraché ce que Boorstin appelle des « pseudo-événements ».

Résultat ? Un espace public tapissé de mirages en technicolor et d'informations parasitaires, ni tout à fait vraies ni tout à fait fausses, qui ne simplifient d'ailleurs pas le monde comme on pourrait le croire à première vue, mais le complexifient au contraire inutilement jusqu'au délitement le plus complet.

Les systèmes totalitaires misaient sur la propagande, autrement dit sur un mensonge répété à l'envi et sous les formes les plus réductrices. Les démocraties occidentales, elles, engendrent d'une infinie variété de sources un nombre incalculable de données, de signes, de slogans et d'images publicitaires qu'elles destinent à un peuple que la saturation d'images et d'informations tend à transformer en une masse passive.

Au contraire des systèmes basés sur la propagande pure, l'objectif n'est pas tant de « tromper » le public, lui « mentir » (une publicité crédible ne ment pas explicitement), que de l'exciter, l'appâter et l'agiter en attisant des besoins primaires enfouis dans les strates de la conscience. C'est le principe de plaisir que convoque de façon systématique la publicité, mais un principe de plaisir délivré de son pendant naturel, le principe de réalité, et que vient recycler une idéologie marchande qui pousse à la consommation par-delà une appréciation juste des besoins et des produits. En publicité, le principe de plaisir fait l'économie de l'imagination et du rêve pour rejoindre sans intermédiaire le monde de l'illusion, le plus facile et le plus rentable du point de vue commercial mais aussi le plus dommageable du point de vue humain : l'illusion, à l'opposé du rêve et de l'imagination (qui inspirent et emportent), ne peut créer à long terme que de l'insatisfaction et de la fatigue chez les sujets qui s'en éprennent.

C'est parce que l'illusion est sans portée, dépourvue de tout ressort réel pour l'âme, qu'elle exige d'être renouvelée sans cesse à travers une chaîne de production implacable qui fonctionne à l'emphase, à l'hyperbole, à la périphrase et à la tautologie. Et puisque le marché de la publicité, avec sa ribambelle de forfaits tout inclus attrayants, ses escapades au bout du monde, ses repas fusion au centre-ville et ses gadgets à la fine pointe ne peut fournir à lui seul la dose de divertissement nécessaire, les domaines constitutifs de l'espace public comme le journalisme, la culture et la politique ont tendance dans ce sillage à prendre le relais tout naturellement et à adapter à leur pratique le processus par lequel l'image et l'illusion l'emportent tour à tour sur le mot et le sens. Aidés par le développement spectaculaire de la technique, ils se désintéressent de la connaissance souterraine du réel et tendent à expérimenter plutôt le plaisir de jongler avec le réel, de l'adapter, de le corriger, en d'autres termes de le falsifier sous des artifices qu'il devient ardu voire impossible de distinguer.

Le vedettariat, rouage et symptôme

Boorstin consacre plusieurs chapitres à cette révolution de l'image qu'il discerne dans toutes les sphères de la société. L'un des plus intéressants et plus riches est celui qu'il intitule : « Du héros à la célébrité : le pseudo-événement humain », dans lequel il analyse la métamorphose de la notion de grandeur en un décalque démocratique, la « célébrité », dont Hollywood était et est encore aujourd'hui le fer de lance. La consécration n'est plus octroyée par l'Histoire à des êtres exceptionnels ; elle l'est par l'actualité et les médias à des individus au talent parfois certes indiscutable, mais qui ne se sont guère distingués par les vertus antiques qu'on a coutume d'accoler à la grandeur (courage, héroïsme, esprit de sacrifice). Dans ses déclinaisons les plus vulgaires (et les plus répandues), le vedettariat manufacture la renommée et expose ses élus à des épreuves intensives d'exhibitionnisme dans des magazines à grande diffusion qui divulguent les détails les plus intimes de leur vie privée.

« Ces héros nouveau genre, écrit Boorstin, ne sont plus des sources d'inspiration ; ils sont plutôt des coquilles vides dans lesquelles se reconnaissent les êtres insignifiants que nous sommes devenus. La vie des vedettes est divertissante, mais ne saurait élargir les horizons de ceux qui les admirent, car les célébrités ne sont qu'un miroir grossissant qui reflète les hauts et les bas de monsieur et madame Tout-le-Monde. » Quand Boorstin parle de « source d'inspiration », il emploie la formule dans son sens moral : un véritable héros et un véritable grand homme, dit-il, forme l'esprit de ceux qui l'admirent. C'est un modèle qui fixe les critères d'excellence et de noblesse sur lesquels toute collectivité a intérêt à fonder sa morale. La vedette-image, elle, qui est célèbre du simple fait qu'elle est célèbre (au royaume de l'image la renommée fabrique la renommée), ne possède aucune vertu civilisatrice particulière et ne saurait être créatrice de transmission et de culture. « Il ne peut y avoir de civilisation des images, disait l'historien des idées Marc Fumaroli dans son colossal Paris-New York. Voyage dans les arts et les images (Fayard, 2009), mais tout au plus un marché houleux des images. »

Dans un monde où l'autorité traditionnelle a été déclassée, l'adulation a succédé à l'admiration et les images ont remplacé les normes. Pour savoir comment vivre, la masse imite extérieurement les vedettes et regarde la télévision. Mais que se passe-t-il vraiment dans le secret des cœurs ? Est-on transformé dans ce qu'on est, dans ce qu'on pense et dans ce qu'on ressent lorsqu'on se prend de fascination pour une vedette ? Est-on élevé et formé par sa nouvelle idole, comme on pouvait l'être en admirant les grands personnages ?

La seule vraie propriété du vedettariat semble être de brouiller le jugement du public sur ce qui mérite ou non la reconnaissance et de modeler les comportements sur des modèles qui, en vérité, n'en sont pas. C'est ce qui fait du vedettariat un instrument aussi redoutable du conformisme. Boorstin remarque à ce propos que, dans l'Amérique du XXe siècle, le verbe to conform a revêtu un sens intransitif nouveau : on dira de quelqu'un he conforms, par exemple, sans mentionner d'objet précis. « C'est que la présence de l'objet est toujours implicite, dit-il : il s'agit de l'image ambiante à laquelle on tente d'adapter ses actions. La 'conformité' est un mot typique de l'époque actuelle. Sa grande fréquence est, je suppose, un effet inévitable et inconscient du triomphe de l'image. L'image elle-même est une invitation au mimétisme. »

Facebook : le trombinoscope planétaire

Dans La révolution Facebook (JC Lattès, trad. fr., 2011), le journaliste David Kirkpatrick montre bien, en retraçant les débuts du géant mondial Facebook, que le célèbre « réseau social » est par bien des côtés l'héritier le plus exemplaire de la révolution de l'image et qu'il en a constitué dès le départ un prolongement technique.

Facebook n'est pas le premier réseau social dans l'histoire de l'Internet, mais le premier qui a compris en profondeur le rôle prépondérant de l'image au sein de la nouvelle économie. Depuis le film The Social Network, la petite histoire est bien connue : le fondateur Mark Zuckerberg, qui étudiait alors à Harvard, développe dans sa résidence d'étudiant un site destiné à mettre en contact ses collègues de l'université. Zuckerberg avait remarqué que l'une de leurs activités favorites à chaque début d'année scolaire était de se précipiter sur le trombinoscope publié par Harvard pour avoir un aperçu des nouvelles recrues (le trombinoscope n'incluait pas les étudiants de deuxième ou troisième année). Impulsion puérile mais compréhensible, qui avait pour origine des motifs mondains et sexuels. En mettant en ligne l'équivalent interactif du trombinoscope et en l'élargissant à l'ensemble de la communauté étudiante, Zuckerberg exploitait et décuplait par la technique les mêmes dispositions intimes et psychologiques.

La première version de Facebook (le site s'appelait en fait « thefacebook ») était austère et permettait le téléchargement d'une seule photo - la photo de profil. À Palo Alto, dans la Silicon Valley, où ils ne tardèrent pas à s'exiler pour faire de thefacebook une compagnie sérieuse, Zuckerberg et sa petite équipe se rendirent rapidement compte que les usagers du réseau avaient pris l'habitude de changer leur photo de profil. C'était de toute évidence une façon soit de contrôler leur image, soit de jouer avec elle (et, en effet, il n'était pas rare que les photos soient faites dans un esprit ludique). Une demande forte existait donc pour qu'il soit possible de télécharger plus d'une photo. C'est ainsi que les ingénieurs de Facebook furent amenés à créer l'application Photos, une version très particulière et dynamique du logiciel classique de téléchargement d'images qui mit véritablement au monde le site tel que nous le connaissons aujourd'hui.

Le site d'hébergement Flickr permettait déjà aux utilisateurs de marquer leurs photos avec des tags (« Paris », « rivière », « night club »), et de faire des recherches à partir de mots-clés thématiques. Mais Facebook poussa le concept plus loin en adaptant la technologie du marquage de contenu à la fonctionnalité sociale de Facebook. L'un des concepteurs de l'application, Aaron Sittig, résuma la chose ainsi au reste de l'équipe : « J'ai fait un petit retour en arrière, dit-il avec un sourire narquois, et j'ai pensé : 'Vous savez, pour les photos, le truc qui m'intéresse le plus, c'est de savoir qui est dessus.' » La seule façon de marquer les photos sur Facebook serait donc par le nom des personnes qui y figuraient. Un trait simple mais génial qui allait propulser le site vers des sommets de popularité.

Le récit que Kirkpatrick fait du lancement de l'application est un pur délice. Des geeks d'une vingtaine d'années, surdoués et quelque peu médiocres socialement, en baskets et en t-shirt, assis devant leurs écrans de la salle de travail de thefacebook et qui, tout à coup, commencent à voir apparaître « des filles en groupe, des filles dans des soirées, des filles en train de prendre des photos d'autres filles. » Et l'auteur de poursuivre : « Et ces photos possédaient des marqueurs ! Les filles ne cessaient d'arriver. Pour chaque écran rempli de photos de filles, il n'y avait que quelques photos de mecs. Les filles célébraient leurs amitiés. Le nombre de photos qu'on pouvait télécharger était illimité, et les filles en affichaient des tonnes. » Impossible d'imaginer cette scène sans 1) éclater de rire, 2) y voir une éclatante revanche sexuelle de la part de jeunes hommes généralement peu favorisés (ce qui recoupe le point #1).

L'application Photos a incorporé à un niveau inégalé l'esprit publicitaire dans les relations sociales. La concurrence mimétique entre les utilisateurs a fait de leur nombre « d'amis » et de la fréquence de leurs apparitions sur « Photos » un nouveau critère de popularité. Le vedettariat se démocratise, chacun pouvant vivre à son échelle - milieu de travail, école, cercle d'amis - un succédané de célébrité. Comme spectateur (parce que sur Facebook, on est à la fois spectateur et vedette), l'utilisateur le plus compulsif scrutera en toute innocence la vie de ses « amis » comme il le ferait pour une vedette. Savoir si Lindsay Lohan a couché ou non avec la meilleure amie de Britney Spears ne lui suffit plus, il lui faut maintenant connaître aussi les moindres aléas de la vie privée et professionnelle de son cercle étendu de connaissances.

Facebook a permis à la révolution de l'image, naguère limitée à l'espace public, d'entrer dans l'espace privé et d'y déployer toute sa puissance. Mais l'effet le plus pervers du réseau social n'est peut-être pas l'accès du quidam au vedettariat, fût-il minime. C'est, depuis que les téléphones portables sont équipés en conséquence, le recours de plus en plus systématique des utilisateurs à la fonction de saisie photo pour témoigner par images de la vie réelle. Un paysage les émeut, un plat bien préparé les met en appétit, une affiche les fait rire, un enfant les fait sourire, et hop ! l'image se retrouve sur leur profil, exposée à l'attention publique. Comme si le désir, pour être pleinement vécu, devait passer outre la chambre noire de la vie intérieure et se matérialiser en une image instantanée. Comme si, en-dehors de sa diffusion médiatique immédiate, le désir n'existait pas, et que la véritable présence au monde ne pouvait se manifester autrement que par une mise en représentation.

« Tout était mort, l'écran seul était la vie »

Par son titre ironique, Enjoy (Éd. Stock, 2012), le premier roman de la Parisienne Solange Bied-Charreton, qui porte justement sur les causes et les effets des réseaux sociaux, vient résumer d'un mot la tristesse que ceux-ci cachent souvent derrière leurs injonctions au plaisir. Ce roman perspicace et très bien ficelé - le sujet, rébarbatif du point de vue littéraire, représentait un vrai défi - raconte l'histoire de Charles Valérien, jeune utilisateur zélé de ShowYou, site qui rappelle certes Facebook mais aussi, à bien des égards, YouTube et Google. On peut dire de ShowYou qu'il regroupe la plupart des mauvais côtés d'Internet dans une structure unique dont le rôle, monstrueux, s'apparenterait à celui d'un surmoi technologique à l'aune duquel tout et chacun en société serait convié à mesurer son degré d'existence.

Valérien, Parisien très ordinaire de la génération Y, est un loser qui ne vaut peut-être pas grand-chose. Mais au moins, il est sur ShowYou. « On pouvait aisément dire que tout le monde y était, dit-il, sauf les personnes qui n'étaient pas dans le coup (...) J'en étais, ou socialement je serais décédé. » Socialement sonne ici comme une hyperbole, tant la « société » dans laquelle vit Charles paraît factice et flottante. Le jeune homme passe en effet ses journées devant son écran à poster des vidéos et des photos de l'appartement qu'il a hérité de sa tante et qu'il rénove sous l'œil alerte de ses amis ShowYou, qui commentent au fur et à mesure ses travaux. Pour quelqu'un de son âge, il ne semble pas non plus très sexué : ses rapports avec les « filles », bien qu'amicaux et ludiques, dépassent rarement l'innocence charnelle.

Pour s'immerger dans la vie réelle il accepte d'aller dans des events, regroupements festifs que les utilisateurs de ShowYou font circuler de façon plus ou moins aléatoire dans le réseau tentaculaire. Il y retrouve des classes d'individu socialement conformes, aux opinions prévisibles. Au Champ-de-Mars, il se mêle une fois aux rebelles de confort (et autres abonnés à la révolution en papier glacé) qui posent là tout sourire avec chemises et tennis à la mode aux côtés de pros de l'événementiel. Sur le moment, il ne ressent rien de particulier et la soirée passe comme un songe banal dans la nuit. Ce n'est que lorsqu'il retourne dans son appartement et qu'il constate que plusieurs fêtards ont déjà mis en ligne sur ShowYou des photos de la soirée que celle-ci prend pour lui une vie réelle. Grâce au flash, au dosage des couleurs, aux effets d'hyperréalisme et à l'acuité photographique que permettait aujourd'hui la technologie, tout était changé. « Les filles, surtout, marquaient. Leur vision n'avait pas de prix. J'étais envoûté par l'étalage de leurs charmes et leurs sourires, la magie de leur présence-absence. Aurais-je dû les aborder ? À vrai dire pas, car je ne les aurais jamais si bien connues, et sans doute si bien aimées. (...) C'est sur l'album en ligne qu'on pouvait le mieux les admirer. »

Enjoy est un roman intelligent qui ose raconter l'ennui, et le résultat passionne. Il est vain de résumer plus avant l'intrigue, car comme souvent en littérature française l'essentiel est ailleurs : dans le sens de l'observation, la dégaine moraliste, le détail mordant. Il faut suivre Charles Valérien dans ses pérégrinations misérables dans des events sans vie, ses soirées solitaires passées à espionner ses voisins de palier ou d'Internet, dans ses petites frustrations amoureuses et sociales, ses visites sur des sites tenus par des gens tout aussi perdus que lui, frustrés comme lui, informes comme lui, pour bien voir que ce qui est à l'œuvre dans la vie morte de Charles déborde de beaucoup sa seule personne. Ce que décrit Bied-Charreton à travers l'existence grisâtre de son personnage, c'est le niveau de narcissisme collectif proprement vertigineux que peut atteindre en toute inconscience une société industrielle avancée ; narcissisme si banalisé et répandu qu'il en vient à toutes fins pratiques à rendre impossible le lien social, voire l'expérience humaine elle-même.

« J'ai traîné mon ennui sur des avenues blanches, le long de murs d'hôpitaux ; pleuré sans pleur et crié sans écho ; prié sans Dieu ; je n'ai conduit personne, je n'ai compris personne, je n'ai condamné personne. J'ai assisté au théâtre du monde sans parvenir à m'en dégoûter pleinement, l'enfer comme le paradis tenus à distance. Je n'ai pas réussi à me détruire comme je le voulais, à ne plus aimer la vie ou à l'aimer intensément. Cette fièvre, je l'aurais désirée de mon sang. Cet amour ou cette haine, je ne les possédais pas. »

Ne croirait-on pas, sous les aveux tragiques de Charles Valérien, lire Daniel J. Boorstin qui, il y a un demi-siècle, avait dit de l'homme contemporain qu'il était moins menacé par le vice que par le vide ? L'homme d'aujourd'hui, nous disait Boorstin et maintenant Bied-Charreton, n'est plus menacé par les passions que contient l'immensité de la vie sensible, il est menacé au contraire de s'en laisser séparer et de ne plus savoir les vivre. De ne plus savoir comment habiter le monde.

Livres cités dans l'article :

Daniel J. Boorstin, Le triomphe de l'image. Une histoire des « pseudo-événements » en Amérique, trad. fr. par Mark Fortier, Lux éditeur, 2012.

Marc Fumaroli, Paris-New York. Un voyage dans les arts et les images, Fayard, 2009.

David Kirkpatrick. La révolution Facebook, trad. fr. par Bernard Sigaud, JC Lattès, 2011.

Solange Bied-Charreton. Enjoy, Stock, 2012.

solange bied

Entretien avec Solange Bied-Charreton (Enjoy, Éd. Stock, 2012)

Carl Bergeron : Lorsque Charles, le personnage principal, rencontre à la suite d'un incident dans un magasin de Paris une inconnue qui lui plaît, il se désole qu'elle se présente à lui seulement sous son prénom, Anne-Laure. « J'ai espéré, dit-il, qu'elle me lâcherait son patronyme, je pensais encore à ShowYou. Mais non, c'est resté 'Anne-Laure' ». Charles, comme sans doute la plupart d'entre nous, n'aurait pas résisté à la tentation de s'informer sur sa nouvelle flamme en utilisant les moteurs de recherche. C'est le genre de comportement honteux dont nous n'avons plus honte. Il me semble que les moyens techniques d'aujourd'hui, qui mettent à la disposition du premier venu une masse prodigieuse d'informations personnelles (et décontextualisées, ce qui est peut-être le pire), heurtent ici de plein fouet la logique même de la séduction amoureuse, qui s'alimente surtout de mystère et ne saurait survivre par conséquent bien longtemps sous le soleil glacé d'une transparence totale. Qu'en pensez-vous ? Et surtout, comment croyez-vous que la séduction amoureuse peut se vivre au sein de la nouvelle réalité technologique ?

Solange Bied-Charreton : Bonjour Carl et merci de m'accorder cet entretien. J'ai pris un malin plaisir à rédiger Enjoy, à le titrer aussi (« Enjoy » sonne comme une mauvaise plaisanterie quand on en a achevé la lecture). Ce fut un plaisir d'écriture, certes, mais malin, parce que je le tirais de la description d'attitudes, d'existences et d'actions misérables. Je les décortiquais et, sans essayer de les analyser (ou uniquement selon ce que pouvait saisir mon narrateur Charles), je les exposais le plus fidèlement possible, dans toute leur absurdité et leur indigence, et je cherchais ce faisant à exposer au lecteur sa propre médiocrité : « regarde, c'est ta vie et c'est la mienne à peu de choses près (parfois oui), c'est notre vie à tous et ce n'est pas très reluisant. Qu'avons-nous fait de nous ? ».

Avec ce roman, j'ai précisément souhaité mettre le doigt sur ce que vous relevez : ce « comportement honteux dont nous n'avons plus honte ». Dans le cas de la relation de Charles et Anne-Laure, j'ai ainsi voulu me poser la question : l'état de grâce de la séduction amoureuse peut-il échapper au marasme ? L'établissement du charme suppose la spontanéité mais aussi la retenue, une forme d'effacement. L'amour nous happe, nous nous inclinons en silence. N'importe qui dans l'amour doit savoir échapper à la trivialité. Charles, non ! Avec Internet, nous sautons à pieds joints dans l'obscène (étymologiquement, hors la scène ou « ce qui ne doit pas être montré », le préfixe ob- peut agir alors comme un impératif moral). L'amour est à deux pas de la charogne.

Il est cocasse de chercher des renseignements sur la personne qui nous plaît, de la « googliser ». Mais c'est très inquiétant, aussi. Aujourd'hui la retenue dans l'amour, le mystère qu'induit la rencontre amoureuse est donc anéanti. On est loin, très loin de Madame de Clèves et du Duc de Nemours ! (La Princesse de Clèves qui est justement le roman de l'érotisme comme non-dit...). Enjoy présente un amour exsangue, un amour obscène, vidé de sa charge érotique.

C. B. : On croit entendre Boorstin disant « il y a trop d'images » quand vous faites dire à l'un de vos personnages « qu'il y a trop de mots en circulation » : « Dans Babel imbécile, faites-vous dire à Charles, on avait du mal à distinguer ce qui était juste de ce qui ne l'était pas. Nos débats, c'était du vomi. De la soupe, du chewing-gum, une logorrhée foldingue déversée dans les couloirs d'une tour sans architecte. L'universel reportage se concaténait en un monologue infernal. » Je me demande parfois (et je vous pose la question en même temps) si nous ne sommes pas au fond incompatibles avec la vie virtuelle, et si l'échange humain au sens le plus plein du terme est possible sans une présence physique ? Quand ce que nous disons fatigue notre interlocuteur, nous le voyons sur son visage ou dans ses yeux. Il nous parle par les yeux et le visage pendant que nous lui parlons et c'est ainsi que l'échange est possible et qu'il peut être intelligible pour les parties. Même au téléphone, il y a la voix et les silences. Sur les réseaux sociaux, rien de tel. L'écran nous invite à la confession, à la publication, à la réaction, à la surenchère, bien que l'on ne sache rien de l'ouverture de ceux à qui l'on s'adresse.

S. B.-C. : Nous sommes incompatibles avec notre monde, tout simplement ! Il y a d'abord et avant tout, si vous permettez cette partition dans ce que vous soulevez comme enjeu, le problème de « l'universel reportage » (l'expression me vient du poète Mallarmé, qui désignait ainsi le langage « ordinaire », en opposition avec sa fonction poétique, et je m'étais permis de l'employer telle quelle, car dans le cas d'Internet elle prend toute son ampleur).

En 2009, il y a eu au Centre Pompidou la rétrospective de l'œuvre de Kandinsky et, sortie de là, j'ai enfin compris que nous n'étions pas faits pour le musée, que le musée, même, posait par son existence le problème de la réception des informations (ici esthétiques, mais ailleurs de l'ordre générique du média) dans notre postmodernité. Ainsi, résumer la démarche et le travail de l'artiste Kandinsky en trois heures de visite m'était apparu tout à fait contre-nature. Nous ne sommes pas faits pour cette succession rapide de compositions intenses et réfléchies, résultant d'un travail et d'une maturation immenses. De même que les toiles de Kandinsky, élaborées sur quarante années, ne sont pas faites pour cette mise en cage minutée. C'est absurde et pour le moins irrespectueux de les appréhender ainsi en trois, quatre heures. Si le monde tournait dans le bon sens, le ticket d'entrée de l'exposition nous en aurait ouvert les portes pour une durée d'un mois minimum. Peut-on quantifier la puissance ? Nous avons une profondeur, un besoin de réflexion et de liberté que l'époque ne nous autorise plus. En somme, une humanité. Nous avons besoin de ne rien faire, de contempler, de penser. Éprouver prend du temps, être humain prend du temps. Mais cette temporalité nous semble à présent étrangère.

C'est la même chose avec les mots : il y a bien trop de mots en circulation, on nous en met trop devant les yeux et on ne peut pas les digérer - et je ne souhaite pas que nous le puissions un jour car ce serait alarmant. Pourtant soyons-en sûr : un système aussi pernicieux souhaite toujours sa victoire. Le seul objet qui selon moi dit non à cette réduction de la nature humaine, c'est le livre. Le livre apprend la patience, l'humilité (nous ne sommes pas immédiatement satisfaits), l'imagination. Il nous rend à notre humanité.

Vient ensuite le problème spécifique du virtuel : ici c'est le musée permanent et interactif, la vanité, le triomphe du signe sur le signifié (le signifiant, quant à lui, est devenu ambigu, polymorphe, la sémantique mute ainsi en hyperlien : il y a toujours un sens derrière, un sens caché), et voici finalement la méprise des émotions et des connaissances. Alors je suis d'accord avec vous, nous sortons bien de l'humanité avec le virtuel ! C'est pourquoi l'utilisation de la communication en ligne nécessite un contrôle (de ce que l'on laisse paraître, de ce que l'on dit ou dévoile de nous) et implique une surenchère. Les limites ne préexistent pas, à nous de les inventer. C'est bien malheureux mais le rapport virtuel à autrui induit, au choix, l'exhibition ou le calcul. Cela rejoint le musée : la convention poussée à son paroxysme, la mécanisation des perceptions.

Pour le dire simplement, l'homme postmoderne c'est celui qui peut affirmer : j'ai fait le Kenya (variante : l'exposition Kandinsky) ou je me suis fait Cynthia après avoir chatté avec elle sur Internet (ok, c'est fait, on peut passer à autre chose). La patiente recherche du beau (dans l'amour, la découverte ou dans l'art) est ainsi néantisée.

C. B.: Dans Enjoy, les adeptes de ShowYou vivent soit dans le fantasme, soit dans la vengeance (c'est ce que fait Charles à la fin du roman), et le réseau semble coller parfaitement à leur état d'esprit d'insatisfaits chroniques. Dans quelle mesure les réseaux sociaux peuvent-ils être un espace de socialisation et de civilité ? La démesure même de leur pouvoir et de leurs possibilités techniques tend à me faire croire que le plus petit dénominateur commun triomphera toujours de l'éthique des plus civilisés.

S. B.-C. : On fait d'un outil ce que l'on veut en faire. Avec un couteau, vous savez, on peut couper du pain et en distribuer aux foules, et on peut aussi tuer des gens. Avec Internet, c'est la même chose. On peut mal s'en servir ou très bien s'en servir ! Ce qui pose la question de l'adaptabilité et de la permission : sommes-nous égaux devant la machine ? En d'autres termes : sommes-nous tous suffisamment malins pour échapper à ses pièges grossiers ? Évidemment que non ! La bêtise humaine fait le beurre des stratèges. De la part des fournisseurs d'applications (les « web applications providers » comme ils se dénomment assez pompeusement), le présupposé de l'égalité relève d'un cynisme à la fois méchant et nécessaire.

L'illusion de la démocratie est nécessaire pour mettre en place l'économie de masse (dont le loisir est une composante majeure et diffère autant du bel otium latin que la nuit du jour). Ce « plus petit dénominateur commun » dont vous parlez, le voilà : faire croire et se faire croire que tout se vaut pour finir par l'imposer comme proposition unique. Le relativisme moral trouve sa source dans ces systèmes productivistes à large échelle, qu'ils soient d'obédience capitaliste ou communiste, et il finit par en constituer le fondement. Et nous avons en plus le devoir de nous en réjouir (« Enjoy ») ! Nous nous devons de louer notre émouvante liberté, notre sublime aptitude au progrès, au mieux, notre humanité par là-même accomplie, finie.

Or la civilisation, quand elle guidait encore le cours de l'histoire, savait tisser des liens étroits avec la notion de perfectibilité. C'était une remise en cause incessante, et surtout la reconnaissance du génie individuel (par essence il l'est). J'ai le sentiment que nous sommes dans l'après et que c'est cela justement qu'il faut raconter dans les romans.

C. B.: « Il n'y avait de salut que dans l'autre que soi mais se quitter soi revenait à mourir. » Ce sont des paroles très fortes. Pourquoi, dans le monde que vous décrivez dans Enjoy, se quitter soi revient-il à mourir ?

S. B.-C. : Cette phrase peut paraître un aveu de faiblesse (mourir, disparaître en renonçant à soi), mais ce n'est pas vrai. Il n'y a pas que dans le monde des internautes de ShowYou que se quitter soi revient à mourir. On meurt tous un peu plusieurs fois dans notre vie, et c'est tant mieux. La mort de nous-mêmes m'apparaît nécessaire dans la vraie rencontre avec autrui. C'est, comme l'explicite le jeu de tarot de l'écrivain Rémy Gauthrin quelques chapitres plus tard, la mort qui permet la renaissance. Tirez la carte de la mort au tarot et l'on vous dira que c'est une bonne carte ! C'est la carte du nouveau départ. Le problème de Charles et de ses camarades, c'est de ne pas réussir à renoncer à eux-mêmes. C'est pour cette raison qu'il ne peut séduire Anne-Laure, qu'il cherche à faire rentrer dans sa case à lui (en proposant de lui créer une page au nom de son groupe de musique sur le réseau, par exemple). Ainsi selon moi n'y a-t-il de salut que dans l'autre. On peut dans le même ordre d'idée convoquer cette parole de Jean-le-Baptiste à la venue du Christ (Jean 3,30) : « Il faut que je diminue afin qu'il grandisse ». L'effacement de soi est la condition de possibilité de l'amour.

C. B. : Un aspect de votre roman qui m'a beaucoup intéressé est le passé familial de votre héros. Vous parlez également d'une certaine France des Trente Glorieuses dont le mythe est régulièrement repris par les hebdomadaires, celle du destin brisé de Françoise Dorléac, de la mobylette, de la montée politique de Jacques Chirac et de Michel Delpech. C'est un monde qui paraît radicalement étranger à la petite humanité numérique représentée par Charles. Malgré tout, y a-t-il un lien entre les deux mondes ? L'univers ancien a-t-il préparé d'une façon ou d'une autre l'univers qui a suivi ?

S. B.-C. : Lorsque j'étais petite, les années 60 et 70 m'enchantaient. On en parlait dans Paris Match et je les touchais de près avec la collection de disques vinyle de mon parrain. La perception que je me faisais de ces années-là était colorée et doucement ringarde, mais assurément heureuse. Ajouté à cela, ma mère évoquant ses années de jeunesse. Elle parlait toujours de cette époque comme d'une félicité révolue.

J'ai voulu que Charles Valérien adopte mon point de vue, j'ai voulu qu'il se positionne en fonction de cela. Cette réalité (onirique du point de vue de Charles) et la sienne, qu'il perçoit comme un réveil difficile, sont pourtant logiquement en rapport. Le rapport s'effectue autour de la notion de loisir. Les années d'après-guerre introduisent le loisir et le plaisir par le biais de la consommation de masse. Des idées passent, en même temps que se constituent des capitaux. Je pense à la révolution sexuelle notamment (ou prétendue « libération »). Et, avant cela, à la diffusion du cinéma américain. Au rock'n'roll. Au souhait de vivre mieux se substitue très graduellement dans les esprits l'obligation de vivre mieux. Il est à noter que toujours le marché se présente comme cause et conséquence de ces différentes mutations. On crée des besoins, il devient indispensable de « s'éclater », de dire merde à ses parents, de coucher à 15 ans, de fumer un joint au moins une fois, d'aller en boite, etc.

On retrouve la même logique lorsqu'apparaissent les réseaux sociaux, ce pourquoi je fais dire à mon personnage : « j'en étais ou socialement je serais décédé ». L'obligation de se filmer une fois par semaine dans Enjoy relève également de cela dans mon esprit : il faut montrer comme on est heureux de vivre. Le malheur n'existe plus, la mort, la maladie non plus. Restent pourtant, pour ne citer qu'eux, le SIDA, le terrorisme islamique et le chômage. Depuis qu'on a décidé de s'éclater obligatoirement, la solitude quant à elle n'a jamais été aussi souveraine.

C. B. : « Nous apparaissions différents, d'une race propre et d'une terre sans haine, mais en proie à l'ennui, livrés au désœuvrement », faites-vous dire à Charles. D'où vient, selon vous, ce sentiment d'être d'une race différente et propre, d'une terre sans haine ?

S. B.-C. : C'est assez ironique et moi-même je ne sais si Charles le dit d'une manière sincère ou s'il est amer en se le formulant. J'ai parlé de « race propre » pour faire référence à l'hygiénisme généralisé. Il faut toujours se laver les mains, les dents, sentir bon, etc. (on retrouve ici l'injonction au Bien tout-puissant). Et j'ai employé le mot « race » pour souligner le fait que nous sommes des mutants. Personne avant nous (nous et aussi les communistes, de l'autre côté du Mur... notez bien) n'avaient osé cela : avoir la prétention d'éradiquer collégialement, idéologiquement, le mal, le moche, la souffrance et la peur, la mort. On décide de ce qui est le Mal et on s'en fait une idée très arrêtée, en même temps qu'on refuse de l'expliquer.

On refuse d'ailleurs de parler de « morale », on refuse de parler de « Bien » et de « Mal », tout cela est terriblement pervers. D'où l'expression de « terre sans haine ». En France, on emploie sans cesse un mot qui n'en est pas un, dont l'invention même souligne le paradoxe : le vivre-ensemble. Autrement dit, l'unité, le peuple. L'unité ou le peuple n'existant plus, les tensions sociales et ethniques étant visibles partout dans la société française, on crée le « vivre-ensemble » pour nous renvoyer à cette réalité mensongère d'un monde d'harmonie, d'amour et de paix. C'est de la douce dictature... Regardez aussi les noms orwelliens de nos ministères (ministère de l'Égalité des territoires et du Logement, ministère du Redressement productif, pour ne citer qu'eux) : on est à deux pas du Bonheur Obligatoire.