Carl Bergeron

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2 Days in New York : Julie Delpy et le piège de la dérision

Publication: 21/08/2012 09:12

Julie Delpy est une artiste douée, une actrice et une réalisatrice volontaires dont le parcours force le respect. Émigrée aux États-Unis après un début de carrière en France, elle a été véritablement révélée au milieu des années 90 dans la trilogie Trois couleurs de Kieslowski ainsi que dans un diptyque fameux qui a marqué à juste titre les esprits, Before Sunrise (1995) et Before Sunset (2004), tous deux réalisés par Richard Linklater et co-joués avec Ethan Hawke.

Before Sunrise était enchanteur et posait un regard vrai sur la passion amoureuse de deux post-adolescents, exercice plus périlleux qu'il n'y paraît; Before Sunset, parce qu'il mettait en scène la confusion sentimentale des deux mêmes personnes une fois devenues jeunes adultes, était moins enchanteur mais plus émouvant et profond, une méditation magnifique sur la souffrance amoureuse et la proximité de la mémoire et du désir. Élégant et intelligent, Before Sunset consacrait une complicité d'acteurs exceptionnelle, tout le film - un dialogue en temps réel de 1 h 20, rarement interrompu - reposant sur les nuances d'interprétation de Delpy et de Hawke. On repense au jeu de Before Sunset et on se rappelle encore telle moue ou tel geste, telle hésitation, tel regard paradoxal, telle esquisse d'une main tendue puis retirée : des signes qui ne mentent pas sur la vérité humaine du film.

En 2007, Delpy, qui avait co-écrit Before Sunset avec Hawke et Linklater, écrivait et réalisait seule 2 Days in Paris, dans lequel elle partage la vedette avec Adam Goldberg. Plus caustique, délibérément moins nuancé, 2 Days in Paris est une comédie qui tablait avec talent sur l'exacerbation des antagonismes et des stéréotypes. Sous l'enfilade de gags et de scénettes exubérantes, c'était au fond à l'étude d'un autre versant de la réalité du couple contemporain que nous conviait Delpy, non sans réussir à atteindre - malgré le parti pris satirique - à une certaine profondeur. Le film, malgré bien des défauts, restait en définitive convaincant.

2 Days in New York

Que s'est-il donc passé pour que 2 Days in New York, son petit dernier (en salles depuis le 17 août), tombe à ce point à plat et rate à peu près tous ses effets? Car c'est bien malheureux, mais cette comédie qui reprend les principaux personnages de 2 Days in Paris, hormis le compagnon de Marion (Julie Delpy), joué ici par Chris Rock plutôt que par Adam Goldberg, constitue un échec absolument navrant.

Quand on regarde la bande-annonce de 2 Days in New York, on rigole. Puis quand on regarde le film, on ne rigole plus. Ce sont pourtant les mêmes scènes. Il y a forcément quelque chose qui ne fonctionne pas, et ce « quelque chose » tient à l'économie interne du film.

Il suffit de réécouter 2 Days in Paris et de le comparer à 2 Days in New York pour voir que les défauts qu'on pouvait trouver au premier, et qu'on écartait de bonne grâce parce que la tenue générale du film restait bonne, sont les mêmes qui resurgissent dans le second mais cette fois sous une forme dangereusement aggravée.

Le cabotinage en série, l'humour de bas étage (souvent associé à des fixations scato-génitales et infantiles), les grossièretés trop répétitives pour être blasphématoires, relèvent de la catégorie du burlesque - ce qui ne devrait pas être rédhibitoire, pourvu que ce penchant, comme dans 2 Days in Paris, demeure subordonné à l'intelligence du récit.

2 Days in Paris avait un contrepoids tragique, la rupture avec Jack, qui venait donner un répit à un spectateur jusque-là mitraillé de répliques et de scènes comiques. La rupture et les retrouvailles de Jack et Marion, autrement dit les rares scènes où les deux personnages sont vraiment sérieux, étaient parmi ce qu'il y avait de plus réussi dans 2 Days in Paris, ce qui ne manque pas d'ironie pour un film qui porte de bout en bout son humour caustique à la boutonnière. Le désarroi de Marion, névrosée bobo issue d'une famille soixante-huitarde dysfonctionnelle mais sympathique, devenait peu à peu intelligible et digne de compassion. De fait, 2 Days in Paris était centré sur la relation de Jack et Marion et arrivait à tenir à une distance raisonnable la famille et les amis de Marion. L'histoire ne s'écrasait pas sous la lourdeur vaudevillesque des personnages secondaires.

Dans 2 Days in New York, c'est le contraire. Le couple de Marion et Mingus (Chris Rock) n'existe pas en lui-même, comme celui de Marion et Jack dans 2 Days in Paris ; il n'existe que par rapport à la famille et aux amis de Marion. C'est un couple désincarné, et plus encore le personnage de Mingus, Chris Rock passant tout le film à afficher un air ahuri devant l'insolence de ces Frenchies décomplexés qui s'insultent en permanence à table, fument de la marijuana à 35 ans dans l'ascenseur de l'immeuble, s'informent de la vie sexuelle de la famille et déplorent la mauvaise qualité de la bouffe américaine. Après 20 minutes, ça va. Mais après une heure, on se demande en soupirant où diable la réalisatrice veut nous mener et par quel miracle au juste on devrait continuer à trouver cela drôle.

De l'humour à la dérision

Le lieu commun veut qu'il soit plus difficile de faire un drame qu'une comédie, d'où une reconnaissance supérieure encore octroyée aujourd'hui aux œuvres « sérieuses ». Rien n'est pourtant plus faux. Faire une comédie est aussi complexe que de faire un drame. De ce point de vue, tout scénariste et réalisateur de comédie qui s'interroge sur les fondements de son travail gagnerait à regarder de près l'échec 2 Days in New York.

Peut-on se contenter d'aligner comme des balles de Kalachnikov les répliques « drôles » et les scènes burlesques pour faire un film de 1 h 45? L'humour se suffit-il à lui-même?

Sans la pâte d'un récit bien ficelé, l'humour tend à s'affaisser dans la dérision, un type dégradé d'humour qui se réduit bien souvent à de l'humeur. Et la dérision, comme la famille envahissante de Marion, est malheureusement partout dans 2 Days in New York : une dérision sans tendresse, narcissique, qui tire tous les personnages vers le bas, empêchant l'émotion d'advenir. Comment Delpy, une femme de talent qui a fait ses preuves, ne l'a-t-elle pas vu ? C'est dire à quel point l'arme de la « punch-line », avec sa violence propre (qui procure l'illusion de l'efficacité), peut être un piège fatal pour les auteurs de ce genre de comédie.

La dérision est un humour à sens unique qui fait l'économie de l'autre. 2 Days in New York, qui en abuse plus qu'il ne le devrait, donne ainsi l'impression d'un film conçu dans l'oubli du public. On imagine bien que, lors de l'écriture, Delpy a dû prendre son pied avec ses co-scénaristes Alexia Landau (qui joue aussi un rôle dans le film) et Alexandre Nahon, en multipliant les répliques assassines et les mises en situation tirées par les cheveux, mais entre le ricanement en petit cercle fermé et le rire universel sur grand écran, il y a tout un monde - qui est celui de l'art. Le vrai rire est-il possible dans une œuvre trop occupée de ses réparties pour nous laisser jamais l'occasion de s'émouvoir?

Malheureusement pour Delpy et surtout pour nous, c'est non.

 

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