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Le langage des invisibles

05/01/2014 05:21 EST | Actualisé 08/03/2014 05:12 EST

Je m'en confesse, à l'avènement des nouvelles technologies, j'étais fascinée. Je trouvais qu'il y avait quelque chose de réconfortant dans le fait de pouvoir rester en contact avec n'importe qui, n'importe quand, tout en étant écrasée dans mon salon à manger des "crottes de fromage". Moi qui ai toujours détesté la solitude, j'étais enfin accompagnée.....en tout temps. J'étais seule, ensemble, avec vous.

J'avais 14 ans et je peaufinais mon image en passant des heures sur Messenger . J'utilisais des pseudonymes, parfois chargés en émotions, décorés de coeurs et des petits bonshommes à lunettes (toujours accompagnée de la plus belle photo de moi). Par exemple, j'écrivais souvent les paroles d'une chanson que j'aimais à côté de mon nom. C'était en quelque sorte, une occasion de montrer à tous une partie de ma personnalité à laquelle ils n'avaient pas accès habituellement. Voici ce que ça pouvait donner:

Lundi

Cam.***\\\/\/\/\/\///*** You know,the simple things are simply too complicated for my life.

Ce que l'on doit comprendre: Je suis une adolescente rebelle et compliquée (...)?

Jeudi

Cam***\\\/\/\/\/\///*** There are many things that I would like to say to you but I don't know how.

Ce que l'on doit comprendre: Dans ce cas-ci, c'est assez clair, il y a beaucoup de choses que j'avais envie de dire à un beau petit gars et j'espérais profondément qu'il se reconnaisse.

Quand j'y repense, je trouve que c'est très gênant et plutôt ridicule. Pour moi,ces nouvelles façons d'interagir m'offraient une identité plus riche et quotidiennement renouvelée. Je n'avais jamais remis le concept en cause; ou encore, je ne m'étais jamais demandée si les gens comprenaient bien les signaux que je tentais de leur envoyer. Qu'à cela ne tienne, à 14 ans, tu peux te permettre de manquer de jugement. Ça se pardonne. La vie ne t'a pas encore laissé le temps d'être un bon joueur; tu as encore les meilleures cartes en mains et tu joues pour le plaisir de le faire, sans trop réfléchir.

S'est donc progressivement installée cette autre dimension. Celle qui précède la réalité dans laquelle, être soi ne suffit plus. Après Messenger, c'est un peu flou. J'ai l'impression de m'être réveillée du jour au lendemain, avec cinq conversations en suspens dans la main, un ordinateur qui surchauffe à la place d'un deuxième oreiller, et le" Best of "de ma vie dans un "Livre des visages" , auquel la terre entière a accès.

Aujourd'hui, je prends conscience de toutes ces mutations communicationnelles et bien qu'il en résulte de nombreux avantages, ont quelque chose de névrosant. Freud, qui autrefois avançait l'idée qu'il y avait trois instances à la personnalité d'un individu, n'aurait d'autre choix aujourd'hui que d'en ajouter une 4e; le "Toi".

Elle se traduirait par un besoin démesuré d'être approuvé et aimé par les autres. Une dépossession volontaire de l'être pour laquelle on se reconstruit ailleurs que dans la vraie vie; "Toi", tu remplis mon vide, parce que ton image aime la mienne. Cette instance pourrait aussi se décrire comme étant la personnalité " funambule" qui se tient en équilibre entre la rétrospection de nos "convives virtuels" et le réconfort que ça nous apporte.

Effectivement, il n'y a rien de nouveau là-dedans, l'Homme a toujours eu besoin de reconnaissance et d'amour pour vivre. Amen, je ne dis pas le contraire. Seulement, je crois dur comme fer que nos "contemporaines" interactions, celles qui se rapportent toujours à un écran, nous bernent et nous limitent dans cette quête affective.

Omniprésents dans le quotidien de nos 846 amis Facebook; de nos 202 abonnés Twitter et de nos 1031 suiveurs sur Instagram (je ne nommerai pas toutes les plateformes par respect pour votre patience...) nous avons définitivement délégué une grande partie de notre âme à ces autres. Vous autres, qui faites partie de notre vie sans trop y être. Vous autres, qui nous lâchez un "J'aime" une fois de temps en temps parce les photos de mon dernier voyage sont coolement vintage.

Est-ce qu'on "aime" vraiment?

À travers tous ces filtres et tous ces réseaux, on s'égare en essayant de se trouver. On est pris dans un "Palais des glaces" et pour des raisons que j'ignore, certains préfèrent ce "Palais" à la réalité. Les réseaux sociaux ont été créés en réponse à un besoin: celui de rassembler les gens, mais qu'en est-il vraiment? Ce concept a été décliné et utilisé à toutes les sauces, jusqu'à ce que partager avec la planète, une photo du cocktail que l'on boit un mercredi soir, ben pénard, devienne la norme. Est-ce que ça t'intéresse vraiment toi? Qu'est-ce qu'il y a de si palpitant dans le fait de voir plein de belles images qui ne veulent rien dire. C'est peut-être ça le problème. Qui sait, serait-on en train de faire perdre son sens à l'expression une image vaut mille mots ?

Les images ne devraient pas prévaloir sur les mots. Ce n'est pas parce que tu t'es prise en photo en train de lire un livre que tu es une intellectuelle. NON. Les filtres Instagram donnent un meilleur aspect à n'importe quelle face? OUI, mais aujourd'hui je suis tannée, viens chez nous, viens prendre un café, on a pleins d'histoires à se raconter.

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