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Je suis musulman et pour une charte des valeurs...

26/08/2013 11:21 EDT | Actualisé 26/10/2013 05:12 EDT

Cette semaine, on aura tout vu, tout entendu et tout lu sur les groupes religieux et la charte des valeurs québécoises. Entre le sensationnalisme médiatique, les rumeurs politiques et le quasi-silence gouvernemental, la seule variable qui tient est sans équivoque: «There is an elephant in the room».

Dans ce billet, je ne plongerai pas trop dans le bassin politique et je ne jouerai pas au sudoku partisan. Je me contenterai de mettre en lumière quelques contradictions et distorsions dans les discours politique et médiatique.

Tout d'abord, mettons-nous d'accord sur une chose. À ma modeste connaissance, depuis presque cinq siècles, le Québec est une terre d'immigration avec des foyers pourvoyeurs d'immigrants partout dans le monde.

Si vous n'êtes pas d'accord avec cet énoncé, pas la peine de perdre votre temps à lire la suite.

Durant les dernières décennies, cette immigration s'est structurée d'une manière institutionnelle pour choisir des personnes qui seront utiles et apporteront une valeur ajoutée à la société québécoise.

Une adhésion aux valeurs universelles, mais pas un chèque en blanc

À aucun moment du processus d'immigration, il n'est précisé à ces gens voulant venir ici qu'ils doivent se débarrasser de leurs vêtements, de leurs croyances, de leurs habitudes culinaires... Pour passer à l'eau de javel une fois à l'aéroport Pierre Eliott Trudeau.

Ainsi, leur parler d'une charte des valeurs québécoises qui pourrait bouleverser leur mode de vie est une tromperie.

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Ce que nous avons vendu à ces gens et ce que nous continuons à vendre dans les belles brochures, les beaux sites web, c'est de la fausse publicité (en termes marketing) qui est sanctionnée par la loi. Ils peuvent donc faire un recours collectif.

Si nous décidons de les dépouiller de leur identité d'origine (ce qu'ils sont), il va falloir revoir les outils de promotion du Québec et de son système d'immigration en décalage avec les récentes mutations.

Si tous ces problèmes (polémiques) liés à l'immigration (emploi, formation, intégration...) et à l'identité (accommodements, valeurs québécoises) continuent depuis des décennies, il va falloir chercher la faute de l'autre côté et non pas toujours du côté des immigrants. Il faut peut être mettre à jour l'arsenal constitutionnel et juridique.

Puisque le Québec est un pays d'immigration - comme tout le reste du Canada d'ailleurs -, son identité est forgée par le brassage de différentes cultures et identités au fur et à mesure que les flux d'immigration arrivent. Cette identité n'est donc pas figée, sauf si on décide de confisquer le droit des nouveaux arrivants et de considérer que leur contribution est négligeable ou nulle. Dans ce cas-ci, je me demande pourquoi les acceptons-nous?

Quand madame De Courcy déclare que «L'ensemble des personnes immigrantes au Québec, quand elles ont reçu leur certificat de sélection du Québec, signent une déclaration sur les valeurs communes. Alors elles ne seront pas étonnées. Et dans cette déclaration-là, on fait une série de valeurs. [...] Là-dessus, on va parler de l'égalité entre les hommes et les femmes, la société de droit, etc.», elle oublie de mentionner que ces personnes ne signent pas un chèque en blanc. Elles n'ont jamais signifié qu'elles laisseront tomber leurs croyances ou leurs traditions qui, en passant, ne sont pas contraires aux valeurs universelles, comme le joker qu'on nous fait sortir à chaque fois, celui de l'égalité Homme-Femme. Personnellement je n'ai jamais entendu quelqu'un au Québec, peu importe sa croyance, prêcher le contraire de ce principe.

En plus, est-ce que l'État lui-même respecte ce principe d'égalité? À ma connaissance, les discriminations salariales et de promotion professionnelle basées sur le sexe transcendent toujours notre société, et ce n'est surtout pas la faute aux groupes religieux.

Si certains arguments, comme celui de Bernard Drainville lors d'une entrevue au 98.5 FM, font avancer le principe de la laïcité, il est important de bien définir ce terme et de cerner ses contours une fois pour toutes. La laïcité n'équivaut pas à la non-religion; elle n'élimine pas la religion, elle la protège. L'état doit rester neutre face à toutes les religions et ne pas les neutraliser ou les combattre.

Noyer le poisson dans l'eau

Comme c'était le cas pour l'abattage rituel (qui a commencé par le casher et le halal pour se focaliser sur ce dernier), le débat sur le projet de charte des valeurs parle, encore une fois, de signes religieux pour se focaliser, intentionnellement ou non, sur la communauté musulmane. Faut pas se voiler la face. Comment expliquer la couverture médiatique durant les deux dernières semaines avec des titres, genre: "Prêtes à tout pour garder leur voile" (à la Une du Journal de Québec et du Journal de Montréal, édition 21 août 2013), "La charte qu'il nous faut " (texte de Mathieu Bock-côté dans la même édition et qui nomme spécialement le voile, en faisant de ce voile non seulement un signe religieux, mais aussi un symbole communautaire et politique. Quoi d'autre mon cher Mathieu? Autant en rajouter d'autre tant qu'on y est.)

«Bien sûr, pour ne pas avoir l'air trop fou, le projet péquiste parle de «croix ostentatoire» (à partir de quel diamètre sera-t-elle bannie?), de kippa ou de turban. Mais dans la fonction publique québécoise, dans les professions dans la ligne de mire du ministre Bernard Drainville, il y a peu de kippas et encore moins de turbans», commente Martine Turenne dans sa chronique du 22 août.

Attendez encore...

Depuis quand le foulard est un signe religieux représentatif de l'islam? Et ça était décidé par qui?

D'autres déséquilibrés dans les médias parlent de «prière dans les rues». Franchement c'est trop. Jamais à Montréal, qui connaît la plus grande concentration musulmane au Québec, j'ai vu une prière dans la rue. Sauf si ces gens des médias rédigent leurs articles en France.

Ça répond aussi à ceux qui disent que la religion doit rester dans la sphère du privé. Elle l'est, plus encore pour les musulmans qui ne font pas du porte-à-porte pour prêcher leur foi comme le font beaucoup, même dans la rue Sainte-Catherine au vu et au su de tout le monde.

Cette médiocrité médiatique est la «preuve qu'on peut être un homme de média et dire n'importe quoi...» si je me permets d'emprunter le franc-parler de notre Richard Martineau et de lui rendre ainsi sa monnaie quand il critique Charles Taylor (preuve qu'on peut être un homme de lettres et dire n'importe quoi...)

Juger qu'un habillé est rétrograde et nuit aux valeurs... est sans fondement aucun. Dans la rue Sainte-Catherine, on voit du tout: des femmes avec des décolletés, des filles voilées (quand je dis voile, ça ne veut pas dire la burqa), des personnes de toutes les orientations sexuelles, des sportifs, des personnes avec piercing ou tatouage et souvent les deux, les boutiques du désir... Et tout ce beau monde vit ensemble et en paix.

Le billet se poursuit après la galerie

De quelles religions sont les Québécois?


Ne poussez pas trop...

Pourquoi tous les groupes minoritaires ont des droits, surtout le droit de s'afficher, même avec des leaders politiques de tout bord, et seuls les groupes religieux sont forcés à s'isoler et à cacher leur appartenance.

Après tout, peut-on croire que le Québec est un modèle unique? Comment expliquer cette ressemblance flagrante entre les dossiers polémiques en France et au Québec?

Si nous continuons ainsi, il va falloir préparer des infrastructures spéciales. Un de mes amis a fait ce post sur sa page Facebook pour commenter ironiquement la situation.

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Je crains qu'avec des faux problèmes trop médiatisés, on donne le faux signal à la société que quelques-unes de ses composantes sont nuisibles, avec tout le risque de dérapage et d'agression qu'on pourrait avoir de la part de certains déséquilibrés à l'encontre des personnes visées.

Fragiliser les plus vulnérables

Les femmes voilées qui sont déjà à la marge, non pas à cause de leur voile, mais de leur appartenance à un groupe ethnique victime d'une discrimination systématique et quasi institutionnalisée pour l'accès à l'emploi, occupent en grande partie des postes dans des garderies ou de services aux personnes, métiers souvent sous-valorisés et mal rémunérés. Toute discrimination supplémentaire aura des conséquences néfastes et le principe d'égalité Femme-Homme auquel on fait appel se trouvera bafoué.

Le gouvernement actuel au Québec, au lieu de briller par ses plans d'investissement, d'optimisation des systèmes de l'éducation et de la santé, il brille par ses sorties fracassantes à chaque fois: charte X, charte Y, etc.

Je suis pour une charte des valeurs, mais seulement...

«Il est probable que le Parti québécois se serve de la question identitaire pour polariser l'opinion publique et se démarquer des autres partis. C'est de la politique de la division (wedge politics)», selon Jocelyn Maclure, professeur à la Faculté de philosophie de l'Université Laval.

Je n'ai rien contre un projet initié par une candidate défaite, je partage même son avis quand elle dit: «C'est un pas de plus vers un vivre-ensemble plus serein».

Je suis pour une Charte des valeurs "québécoises", respectueuse des droits universels et humains, et non une carte des valeurs d'un parti, des valeurs à la carte selon des goûts électoraux.

Puisqu'il s'agirait d'une charte qui concerne toutes les Québécoises et tous les Québécois et qui va conditionner l'avenir du vivre-ensemble, elle doit être approuvée par référendum, de surcroit dans le cas d'un gouvernement qui a reçu l'appui de moins de 1/3 de la population.

Le cas échéant, les partis de l'opposition et la société civile doivent assumer leurs responsabilités devant les citoyens.

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