Bertrand Malsch

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Pour en finir avec les économistes: à méditer avant le prochain budget

Publication: 28/05/2014 23:09

De temps en temps, ils arrivent à les prévoir, très rarement à les guérir, assez souvent ils en sont la cause. Malgré l'enchainement des crises, et la démonstration répétée (et plutôt convaincante) de leurs limites, les économistes continuent d'exercer une influence décisive sur la manière d'organiser la société et d'orienter les politiques publiques.

Qu'on en juge au Québec - où une campagne électorale suffit désormais pour passer d'économiste à ministre - mais aussi ailleurs dans le monde. Un gros livre, des chiffres dans tous les sens, une bonne lettre de référence de Paul Krugman, et voilà notre économiste élevé au rang de nouvel oracle de l'intelligentsia américaine. #ThomasPiketty. Un Français pour expliquer aux Américains le fonctionnement du capital. Il fallait oser. C'est très fort.

Mais trop fort. Oui vous avez bien lu. Les économistes sont trop forts. Tellement forts qu'en hypnotisant l'intelligence collective de la société, ils se sont hypnotisés eux-mêmes en faisant croire, et pour beaucoup d'entre eux en se faisant croire, que leur domaine d'expertise appartenait au champ des sciences naturelles. Prédiction, généralisation, objectivité. À force d'équations et de graphiques, ils sont parvenus à faire disparaitre l'imprévisibilité et la complexité de l'activité humaine derrière le paravent scientifique de l'abstraction et des chiffres. Ouvrez un article de l'American Economic Review et vous comprendrez. Ou plutôt vous ne comprendrez rien et vous vous demanderez si la recherche économique entretient encore une quelconque relation avec la réalité.

Ah l'être humain! Il achète, travaille, consomme, investit, emprunte, vote, se reproduit. La dette, l'inflation, la monnaie, en un mot, l'économie, c'est lui. Et c'est bien là le problème. Il n'est de richesse que d'hommes, mais comment comprendre ces foutus humains? Et en particulier, comment anticiper leurs décisions? Cette question redoutable qui occupe à temps plein philosophes, anthropologues, sociologues (et un grand nombre de gens qui se qualifient dans la catégorie des chercheurs privés de subvention par le gouvernement conservateur), l'économiste n'en a fait qu'une bouchée. Facile. L'être humain est égoïste. Libre, il n'obéit qu'à lui même et à son intérêt. Certes ce n'est pas si simple, mais de toute façon c'était la seule façon de le faire rentrer dans une équation. Fuck le déterminisme culturel et la générosité!

Même s'il a souvent faux, l'économiste n'a pas tout le temps tout faux. Mais pas nécessairement pour les bonnes raisons. Éliminons d'abord les problèmes simples sur lesquels tout le monde s'entend. Exemple: l'utilisation abusive de la planche à billets fera perdre de la valeur à la monnaie. Circuler, il n'y a rien à redire.

Passons aux problèmes plus compliqués. Exemple: La répartition des richesses est elle de plus en plus concentrée entre les mains d'un nombre restreint de super rentiers? 577 pages plus tard, et presque autant de schémas et de tableaux, la réponse est oui. Sans l'ombre du début d'un doute, nous dit Piketty. Archi faux répond le Financial Times un après la parution de l'étude: «Les propres sources du Capital au XXIe siècle ne paraissent pas valider ses conclusions». Moyennes ne tenant pas compte de la taille des pays / Confusion des données par rapport aux années traitées / Interversion des sources de données / etc.

Comparaison n'est pas raison, mais Piketty peut au moins se consoler en se rappelant qu'il n'est pas le seule à faire des erreurs de «gros doigts» de niveau collégial. Il y a un an, une grossière faute de calcul sur Excel avait été repérée dans l'étude de deux économistes de Harvard dont l'ouvrage de référence affirmait que les pays où la dette publique est la plus élevée sont aussi ceux où la croissance est la plus faible. Moralité, les économistes peuvent aussi avoir raison lorsqu'ils manipulent leurs immenses bases de données et font dire aux chiffres ce qu'ils veulent bien leur faire dire. C'est ce qui permet, entre autres, à Youri Chassin et à Simon Tremblay-Pepin de s'affronter régulièrement dans les médias, de façon totalement artificielle, sans que l'un d'entre eux n'ait ni jamais tort ni jamais raison. Une véritable prouesse intellectuelle...

Last, but not least, l'économiste peut également avoir raison de temps en temps, de façon autoprophétique, lorsqu'il arrive à créer la propre réalité qu'il décrit par le simple fait de l'énoncer. Exemple: la finance, où les outils informatiques omniprésents intègrent des algorithmes de calcul directement issus de théories financières qui n'ont jamais été testées. C'est le coup de maitre de la théorie économique. Fâchée avec la réalité, elle en fabrique une autre à sa convenance.

En définitive, l'adhésion à un système de pensée économique implique un acte de foi qui n'a presque rien à envier à celui d'un croyant envers son Dieu. Bien sûr, le problème n'est pas l'acte de foi en lui même. Il serait parfaitement absurde de se priver de toute forme de pensée et de débat économiques. Particulièrement à l'avant veille du dépôt d'un budget. Qu'un économiste brillant intellectuellement et humainement (c'est-à-dire Carlos Leitao) s'occupe des finances de l'État n'est pas illégitime. Et que ferait Gérald Fillion sans les rapports provocateurs de l'IRIS ou de l'Institut Fraser?

Le point fondamental est le suivant: les économistes participent à la construction d'un savoir mou, approximatif, presque balbutiant, qui ne s'applique pas à tous les problèmes de la planète. «Il me semble que cette incapacité des économistes à mieux guider les politiques est étroitement liée à leur propension à imiter d'aussi près que possible les procédures des sciences physiques avec leurs éclatants succès - entreprise, qui dans notre domaine peut conduire à l'erreur pure et simple». Hayek, 1974, recevant son prix Nobel d'économie. #modestie. À méditer jusqu'au 4 juin...

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