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Les risques de l'éthique

15/05/2014 09:42 EDT | Actualisé 15/07/2014 05:12 EDT

Ce texte est cosigné par Bertrand Malsch, professeur à l'Université de Queen's et Marie-Soleil Tremblay, professeur à l'École Nationale d'Administration Publique (ENAP).

Qu'il s'agisse du champ d'action politique, social ou économique, peu de jours se passent désormais sans que le surgissement d'une problématique et le remède que l'on veut administrer n'impliquent l'injection d'une large dose d'éthique. De la commission Charbonneau à l'Assemblée nationale, en passant par les conseils d'administration et les assemblées générales des grandes compagnies, les notions de transparence, de reddition de compte, ou d'imputabilité sont mobilisées avec ferveur dans l'espace public. Cependant, sous les airs de la vertu et de l'évidence, et malgré de bonnes intentions, cette nouvelle passion pour l'éthique n'est pas sans risque pour la société, les organisations et les individus. L'on peut en identifier au moins trois.

Le premier d'entre eux, consiste à implanter des mesures «éthiques» qui non seulement ne règlent pas le problème soulevé, mais peuvent l'aggraver. L'adoption récente des mécanismes de Say-on-Pay, qui obligent désormais les entreprises à divulguer publiquement la rémunération de leur haute direction et à la soumettre au vote des actionnaires, en est une illustration flagrante. Au nom de la transparence, il s'agissait de responsabiliser les dirigeants en les soumettant au regard sourcilleux de leurs propriétaires et à la surveillance de l'opinion. Las, loin d'avoir provoqué un effet baissier, la divulgation généralisée de ces informations a favorisé au contraire une dynamique de marché permettant aux dirigeants de se comparer les uns aux autres et d'exiger, subtile plaisanterie de l'histoire, au nom de l'égalité de traitement, des compensations alignées sur celles les plus élevées. La transparence peut ainsi se retourner contre les vertus qu'elle semblait servir. Par ailleurs, si le devoir de transparence s'impose partout comme une exigence idéologique, alors ce qui était une possibilité offerte à certains, en toute liberté, se transforme en une injonction imposée à chacun, d'essence peu démocratique, avec ses inquisiteurs très informés et ses sentences sans appel.

Le second risque consiste, paradoxalement, à vouloir habiller la gestion des risques avec les vêtements de l'éthique. Face à des enjeux de réputation de plus en plus élevés et des règlements de plus en plus pointilleux, la multiplication des codes de conduite dans les organisations s'avère essentiellement une garantie pour s'assurer de la conformité des pratiques et désigner un coupable idéal en cas de faute. En d'autres termes, l'éthique est utilisée davantage pour se protéger que pour encourager. Transparence, reddition de compte et imputabilité deviennent alors, involontairement certes, mais avec force néanmoins, autant de freins à la prise d'initiative, à la créativité, et à l'action entrepreneuriale. Penser pouvoir anticiper et régler à l'avance de façon prescriptive l'ensemble des situations à risque sur le plan éthique relève d'une douce illusion. Par définition, les questions d'éthique surgissent dans des zones grises, peu prévisibles, et qui, sous l'action humaine, changent constamment de forme et appellent chaque fois des réponses spécifiques. Ce n'est pas un hasard si les contrôles internes et les vérificateurs sont souvent en retard d'une guerre.

Enfin, le troisième risque, et non le moindre, consiste à faire de l'éthique non plus un enjeu de valeurs, mais une affaire de procédure. Qu'importe la motivation ou la finalité des actions. Si les formes sont respectées, alors l'éthique est sauvée. Autrement dit, l'éthique n'est plus ce rendez-vous fondamental et imprévisible entre l'individu libre et sa conscience personnelle, mais devient une façon de faire, normée collectivement par l'adoption de lois ou de codes de conduite à respecter. Le droit d'agir éthiquement, mais également le devoir de répondre de ses actes, en fonction de ses propres convictions ou de ses croyances morales, s'inclinent ainsi devant la force désincarnée et amorale des certifications techniques et du box-ticking. Par conséquent, loin d'être sauvée, c'est au moment même ou l'on croit la rétablir par l'adoption d'un règlement ou d'une nouvelle façon de faire, que l'éthique et la responsabilité individuelle menacent de s'évanouir.

À cet égard, l'arrivée de Pierre Karl Péladeau sur la scène provinciale est un cas d'espèce. L'enjeu éthique de son engagement est-il vraiment celui de la démonstration procédurale que ses intérêts économiques ne seront pas liés à ses nouveaux intérêts politiques, ou plutôt celui des intentions morales d'un homme ambitieux, attiré par les lumières aveuglantes du pouvoir et par la réalisation de ce qu'il pense être son destin? Dans le premier cas, la réponse appartient à un commissaire à l'éthique qui devra certifier, en se basant uniquement sur la forme et l'apparence, l'absence de conflits d'intérêts. Dans le second cas, la réponse n'appartient qu'à Péladeau et à sa conscience.

En définitive, il y a dans cette révolution de l'éthique, telle qu'elle est menée aujourd'hui au Québec, le risque de désespérer de l'être humain et de sa liberté de jugement, de vouloir se payer de fausses promesses en créant une société imaginaire de parfaits, et de remplacer la miséricorde par la purification. Naturellement, la perspective de ces risques ne doit pas non plus nous faire tomber dans une naïveté coupable, impuissante à tirer les leçons de l'histoire et à se défendre collectivement contre des comportements déviants ou des pratiques mafieuses. La perspective du chemin de crête tient peut-être dans la considération de ces quelques lignes de Soljenitsyne écrites au sortir de son expérience concentrationnaire: « Ah, si les choses étaient si simples, s'il y avait quelque part des hommes à l'âme noire se livrant perfidement à de noires actions et s'il s'agissait seulement de les distinguer des autres et de les supprimer! Mais la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le cœur de chaque homme. Et qui ira détruire un morceau de son propre cœur? »

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