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Les pétroles de l'ouest canadien à l'assaut du passage de l'est: un débat géopolitique

02/03/2016 09:56 EST | Actualisé 03/03/2017 05:12 EST

La route des huiles

L'acheminement des pétroles de l'ouest canadien, en provenance principalement des sables bitumineux de l'Alberta et de la Saskatchewan, vers les ports pétroliers de Saint-Jean et de Belledune au Nouveau-Brunswick1 pour des destinations hors-Canada concerne des volumes sans précédent de cette ressource énergétique transportée sur de très grandes distances.

À lui seul, l'oléoduc Énergie Est de la pétrolière TransCanada - un projet de 15,7 milliards de dollars - qui acheminera le pétrole vers le port de Saint-Jean (Nouveau-Brunswick) aura 4 600 km de long, dont environ 700 au Québec, et une capacité de 1,1 million de barils par jour (le plus gros projet de pipeline en développement en Amérique du Nord)2.

Depuis novembre 2015, le flux du pipeline 9B d'Enbridge a été inversé pour permettre le transport du pétrole des sables bitumineux vers les raffineries de Suncor à Montréal et de Valero à Lévis. Entre le terminal de Montréal et la raffinerie de Lévis, le pétrole brut est transporté par navire. Cet oléoduc peut acheminer jusqu'à 300 000 barils de pétrole par jour depuis l'Alberta jusqu'à Montréal3.

Outre les oléoducs d'Énergie Est et d'Enbridge, la compagnie albertaine Chaleur Terminals prévoit expédier 1,2 million de barils de pétrole de schiste ou de pétrole bitumineux par semaine au port de Belledune, au nord du Nouveau-Brunswick, par transport ferroviaire. Des réservoirs d'entreposage (20), des équipements de transbordement et des terminaux pour les convois de wagons-citernes devront être construits pour répondre à ce transit des pétroles.

Lorsqu'elles seront terminées, ces installations pourront accueillir jusqu'à 220 wagons de pétrole par jour. Ces trains pétroliers vont traverser plusieurs quartiers urbains et des villages sur leur parcours et emprunter la vallée de la Matapédia et la baie des Chaleurs4. Ce pétrole sera chargé sur des pétroliers à destination de marchés outremer. Les demandes pour la tenue d'une évaluation du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) pour le projet Chaleur Terminals se font nombreuses et pressantes.

L'extraction du pétrole des sables bitumineux et les réseaux de transport requis préoccupent non seulement les écologistes, mais aussi les pouvoirs publics et une grande partie de la population du Québec, du fait notamment que la technologie utilisée pour séparer le pétrole brut de la matrice sableuse produit trois fois la quantité de gaz à effet de serre générée par les méthodes d'extraction du pétrole conventionnel.

Du fait aussi que les pipelines et le transport par wagons-citernes comportent des nuisances et des risques qui soulèvent de vives inquiétudes au sein de la population, des autorités municipales et du gouvernement du Québec.

La responsabilité publique du Québec est grande à l'égard de ce transit de pétrole sur son territoire. Si la sécurité de la population est au premier plan de cette responsabilité, les dimensions environnementales, tant des milieux naturels que des espaces de vie des communautés, doivent aussi être prises en compte.

Le poids économique d'un projet de développement n'est plus suffisant aujourd'hui pour assurer son acceptabilité. Nos milieux de vie sont menacés par diverses formes de pollution engendrées, notamment, par les actions de la croissance industrielle. Pour survivre, on ne devra plus se surprendre que des projets de développement soient stoppés ou profondément modifiés pour cause d'atteinte à l'environnement.

Enjeux divergents et rivalités de pouvoirs

La route des huiles à l'est du pays pour désenclaver les pétroles de l'Alberta et de la Saskatchewan vers les ports d'exportation du Nouveau-Brunswick soulève, chez les provinces concernées et le pays tout entier, des enjeux qui mettent en lumière, d'une façon exacerbée, le sens fondamental du développement durable.

D'un côté, les perspectives économiques et financières favorisées par la construction de l'oléoduc Énergie Est et le transport par wagons-citernes. De l'autre, les inquiétudes liées aux dangers et aux nuisances associés à ce type de trafic de matière dangereuse, et aux émissions de gaz à effet de serre amplifiées par une production de pétrole croissante, stimulée par le passage de l'est.

Cette dualité entre des intérêts économiques et des préoccupations environnementales est associée à des territoires et à des pouvoirs où se forgent des rivalités de souverainetés.

L'opposition est vive au Québec à l'égard de l'oléoduc Énergie Est et du transport des pétroles par wagons-citernes. Des sondages auprès de la population et des prises de position de municipalités et d'organismes de défense de l'environnement témoignent du rejet de ce trafic pétrolier dans les termes présentés. Le gouvernement Couillard, pressé par la population, les partis d'opposition et les mouvements citoyens ; et lui-même porteur de convictions environnementales, cherche sa voie entre les bénéfices économiques, le respect de lois québécoises sur le développement durable et la qualité de l'environnement, et le niveau d'acceptabilité sociale qui n'est pas sans influer sur l'humeur politique populaire.

Le Québec pose des conditions au projet de l'oléoduc Énergie Est, à l'instar de l'Ontario et de la Colombie-Britannique sur un projet analogue. Le gouvernement Couillard a prévenu TransCanada que «sa décision dans le dossier Énergie Est se basera sur une série de sept conditions». Parmi ces conditions, le Québec attend les conclusions et les avis d'une évaluation du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE), dont les audiences publiques débuteront le 7 mars, pour l'ensemble du tronçon québécois de l'oléoduc, y compris une expertise sur les émissions de gaz à effet de serre.

Le Québec exige aussi une consultation des communautés locales et autochtones, de même que l'assurance de retombées économiques et fiscales significatives pour la province, notamment en matière de création d'emplois. Sans présumer des seuils que le Québec jugera acceptables sur ces points, il apparaît d'ores et déjà que ce gouvernement a des standards en matière d'environnement naturel et humain qu'il semble déterminé à défendre.

Dans ce dossier, TransCanada fait figure de mauvais citoyen corporatif. Malgré des demandes répétées du Québec, TransCanada n'a pas déposé tous les documents requis pour permettre une évaluation complète du projet par le BAPE et juger de sa conformité aux sept conditions posées par Québec. Mardi le 1er mars, le ministre de l'Environnement a dû saisir les tribunaux pour forcer TransCanada à se plier à cette obligation.

L'environnement est une compétence partagée entre le fédéral et les provinces, et bien que le fédéral ait préséance, les compagnies qui œuvrent au Québec, telle TransCanada, doivent respecter les lois et règlements du Québec.

Et si l'on considérait le passage par la baie d'Hudson pour désenclaver les pétroles de l'Ouest en vue de leur exportation vers des marchés étrangers ?

Références


1Au printemps 2015, TransCanada abandonnait son projet de construction d'un port pétrolier à Cacouna au Québec.

2L'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta est considérée, du fait de son ampleur et de son impact écologique sur l'environnement, comme un des projets les plus destructeurs de la planète.

3L'oléoduc 9B d'Enbridge traverse des secteurs résidentiels densément peuplés de plusieurs municipalités, dont Mirabel, Laval, Rivière-des-Prairies et Terrebonne. (Alexandre Shields, Le Devoir, «L'ONE autorise Enbridge à inverser le flux de pétrole», 1er octobre 2015.)

4La MRC de La Matapédia et plusieurs municipalités de l'Est-du-Québec s'opposent résolument à ce transport de produit pétrolier par train et demandent au gouvernement du Québec de confier ce projet au BAPE et de faire les recommandations qui s'imposent aux autorités fédérales concernées.

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