Benoît Margo

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À la recherche de la Libye post-Kadhafi

Publication: 23/02/2013 16:15

LIBYE - En février 2011, les Libyens déclenchent un soulèvement qui dégénère très rapidement en guerre civile. Les quarante-deux années du règne sans partage du "guide" Mouammar Kadhafi s'achèvent dans le sang. Tout un pays est alors à réinventer.

Qui dirige aujourd'hui la Libye?

Les vainqueurs de la guerre se sont logiquement imposés. Basé à Benghazi (le "berceau" de la révolution), le Conseil National de Transition (CNT) a pris ses quartiers à Tripoli peu après la mort de Kadhafi fin 2011. Il tirait sa légitimité d'avoir été reconnu dès le début du conflit comme l'unique représentant des rebelles.

Le CNT a depuis cédé sa place au Congrès Général National (CGN), une assemblée de 200 parlementaires élus durant l'été 2012. Il s'agit toujours d'un gouvernement transitoire. De nouvelles élections et surtout l'adoption d'une constitution sont prévues en 2013.

Voilà ce que nous avons sur le papier. Sur le terrain, les choses ne sont pas aussi simples, car l'autorité de l'Etat a été profondément ébranlée en Libye.

La disparition du bouillonnant colonel a généré un important vide de pouvoir, accentué par le chaos sécuritaire et la militarisation de la société à la faveur de la guerre civile. Au centralisme autoritaire a succédé une multiplication des potentats locaux.

Confrontée à la montée de l'insécurité, l'armée nationale elle-même est une institution fragilisée. Kadhafi s'en méfiait déjà comme d'un nid à putschistes et la maintenait à l'écart de la réalité du pouvoir. Depuis 2011, ce sont les révolutionnaires qui ne lui pardonnent pas son soutien jusqu'auboutiste à Kadhafi.

Les militaires sont maintenant supplantés par des milices locales, fortement armées. Celles-ci comptent aussi bien des groupes pseudo-criminels que des comités de défense de quartiers. Le désarmement de ces milices, voire leur incorporation dans l'armée, resteront compliqués tant que l'Etat central n'aura pas réaffirmé sa crédibilité dans l'ensemble du pays.

L'unité du pays est-elle en jeu?

L'unité politique est le défi primordial que doivent relever les nouvelles autorités.

La Libye en tant qu'Etat ne bénéficie pas d'une grande profondeur historique. Ses frontières sont le fruit de l'histoire coloniale européenne et son indépendance ne date que de 1951.

Sur la côte ouest, la Tripolitaine fut le siège du pouvoir sous Kadhafi. A l'est, cette prédominance est aujourd'hui remise en cause par la Cyrénaïque (Barqa en arabe). Celle-ci est l'ancien fief du roi Idriss (1951-69) qui fut le premier dirigeant de Libye. En 2012, la région a proclamé son autonomie.

La Tripolitaine a un tropisme maghrébin. La Cyrénaïque est orientée vers l'Egypte. Le Fezzan, au sud, est tournée vers les immensités sahariennes. Il faut ajouter que la société libyenne n'est pas uniformément arabe sunnite et que les clivages tribaux y sont importants.

Les berbères Infusen habitent les contreforts du Djebel Nefoussa, au sud-ouest de Tripoli. Ils sont plutôt adeptes du kharijisme, une branche ultra-minoritaire de l'islam, et leur identité était niée par Kadhafi. Plus au sud, alors que les Touaregs (également berbères) avaient plutôt les faveurs du régime, c'étaient les Toubous qui étaient méprisés.

Résistants "martyrs" de la révolution, les Misratis (de Misrata, la troisième ville et capitale industrielle du pays) sont devenus autonomes de fait. Ils ont même été les premiers à organiser des élections il y a un an. A l'inverse, les tribus de Bani Walid et de Syrte (région natale de Kadhafi) sont stigmatisées comme bastions kadhafistes.

Il faut aussi mentionner un point à part: le racisme ambiant contre les populations de couleur noire, accusées d'avoir compté parmi elles des mercenaires de Kadhafi le panafricain.

Malgré ces divisions, la plupart des tribus et des régions ont chacune œuvré de manière décisive dans l'effondrement du régime. C'est politiquement très important pour l'unité du pays. Cela signifie que personne n'a le droit de se revendiquer plus "légitime" à diriger que les autres.

Les islamistes sont-ils prépondérants?

Oui et non. La Libye est un pays où l'islam est central dans la vie de la cité. Si l'unique couleur du drapeau de la Jamahiriya (nom officiel de l'Etat kadhafiste) était un vert islam, ce n'était pas pour rien. L'auteur du "petit livre vert" avait toutefois des conceptions sur la religion qui étaient jugées hétérodoxes.

Sous Kadhafi, la Cyrénaïque était considérée comme un foyer important de djihadistes. Ce fut d'ailleurs utilisé comme prétexte en 2011 contre les rebelles. Ce n'était pas complètement faux: un très grand nombre de Libyens ayant combattu en Afghanistan venait de l'est. Mais la faible intégration nationale de cette région expliquait alors en partie ce fait.

Aujourd'hui, tous les acteurs politiques se réclament de l'islam et de la charia, d'où la difficulté pour un "occidental" de définir qui est islamiste et qui ne l'est pas. Il est plus évident de distinguer des "conservateurs" et des "libéraux".

Or, ce sont les libéraux qui ont remporté les premières élections libres de l'Histoire du pays. Ali Zeidan, le Premier ministre actuel, est d'ailleurs un proche de la coalition victorieuse, dirigée par Mahmoud Jibril. Influent numéro deux de l'ex-CNT, Jibril est une figure centrale mais controversée du nouveau paysage politique libyen.

Il est notamment contesté par les conservateurs, parmi lesquels on retrouve les Frères Musulmans locaux. Ceux-ci sont arrivés deuxièmes aux élections. Leur influence n'est pas négligeable: la moitié du CGN est composée d'indépendants qui se montrent sensibles aux thèses islamistes.

En outre, les islamistes bénéficient de réseaux transnationaux. D'une part, il y a le soutien du richissime Qatar, acteur politique essentiel de la chute de Kadhafi. D'autre part, il y a celui de la galaxie djihado-salafiste, qui est en expansion du Sahel à l'Egypte. La fermeture des frontières dans le sud libyen depuis décembre répond d'ailleurs à la crainte de voir le Fezzan devenir un sanctuaire d'extrémistes.

Quels espoirs?

La Libye n'est pas dépourvue d'atouts:

  • Sa population est très largement alphabétisée -l'un des quelques legs positifs de la période Kadhafi.
  • Bien que la situation sécuritaire reste volatile, les élections se sont tout de même passées dans le calme l'année dernière.
  • Contrairement à ses voisins tunisien ou égyptien, le pays jouit d'une manne pétrolière considérable.

Au bout du compte, le colonel Kadhafi était convaincu qu'il incarnait la Libye et que, lui parti, celle-ci cesserait d'exister. Cette vision n'était pas si absurde si l'on se remémore combien sa personne et son pays étaient confondus à l'international.

Aujourd'hui, les Libyens ont à cœur de se prouver qu'ils ne sont pas ce à quoi les avait réduit Kadhafi. C'est le plus bel espoir de tout un peuple.

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