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La stratégie du déni de soi de l’islam liberticide

Au Québec, cet islam liberticide a dernièrement pris les contours d'une stratégie qui prétend pouvoir faciliter l'intégration des musulmans d'ici en faisant disparaître les stigmates, les exclusions et les violences extrêmes droitières et identitaires qui les visent.

17/07/2017 06:00 EDT | Actualisé 18/07/2017 12:24 EDT
trafawma via Getty Images
J'ai soutenu dans ce texte que cet islam, tout en se gargarisant de libéralisme, en trahit les valeurs cardinales.

Dans un article récent (ici), j'ai brièvement abordé un nouveau réformisme qui promeut un islam dit libéral comme panacée aux problèmes des musulmans partout dans le monde. J'ai soutenu dans ce texte que cet islam, tout en se gargarisant de libéralisme, en trahit les valeurs cardinales. Qu'il était en fait un islam davantage liberticide que libéral.

Au Québec, cet islam liberticide a dernièrement pris les contours d'une stratégie qui prétend pouvoir faciliter l'intégration des musulmans d'ici en faisant disparaître les stigmates, les exclusions et les violences extrêmes droitières et identitaires qui les visent. Pour ce faire, elle les invite à embrasser les valeurs de la société d'accueil (laïcité et égalité des sexes), à abandonner leur attitude victimaire et à ne plus défendre leurs droits civiques. Au lieu d'une militance politique en faveur de ces droits, elle les convie à éduquer la société civile afin de regagner sa confiance, sa sympathie et sa reconnaissance.

De surcroît, cette stratégie se conçoit elle-même comme une sagesse pragmatique qui se revendique d'un dicton qui veut qu'à Rome l'on vive obligatoirement comme les Romains. Et elle conclut en adressant aux musulmans une menace à peine feutrée sous la forme d'un choix dichotomique qui leur serait incontournable. À savoir leur conversion sans condition à l'islam liberticide ou leur marginalisation aux mains des extrémistes islamophobes.

Il va de soi que toute stratégie ne vaut que par la qualité de ses postulats. Quels sont donc ceux de la stratégie du déni de soi que propose l'islam liberticide ? Quelle en est la valeur du point de vue du libéralisme ? Et comment peut-on justifier les impératifs qui en découlent au regard de l'histoire des luttes pour la dignité des groupes minoritaires ?

Premièrement, cette stratégie établit une équivalence entre la différence musulmane – surtout lorsqu'elle s'affiche publiquement – et le rejet des principes de la laïcité et de l'égalité des sexes. Pourtant, un corpus imposant de recherches universitaires démontre qu'il n'en est rien. Que c'est plutôt l'islam liberticide qui s'entête à juger cette différence à l'aune de la seule norme laïciste qui prévaut aujourd'hui dans les milieux islamophobes. Certes, il y a place à l'amélioration en ce qui a trait à l'égalité des sexes. Mais ce besoin demeure commun aux minorités musulmanes et aux sociétés auxquelles elles appartiennent. Il n'existe à cet égard aucun exceptionnalisme musulman et il suffit, pour s'en convaincre, de rappeler la culture du viol et le sexisme systémique qui sévissent toujours à l'échelle du Québec et du Canada.

Deuxièmement, cette stratégie réinterprète comme discours victimaire toute dénonciation exprimée par les musulmans à l'encontre de la situation difficile qu'ils vivent présentement. C'est pourquoi elle les somme de garder le silence face aux discours, aux discriminations et aux crimes islamophobes. Concrètement, cela signifie qu'elle les accable d'une oppression additionnelle et elle le fait de manière d'autant plus méprisable qu'elle exploite dans ce but une notion polémique – la victimisation – qui est essentiellement une arme rhétorique dans l'arsenal des oppresseurs. En effet, ces derniers ne rejettent pas seulement la critique que leurs victimes leur adressent; ils la retournent contre elles en les accusant de faire dans la victimisation pour des objectifs mesquins inavoués. Pour paraphraser Malcolm X, si vous n'êtes pas vigilants, la stratégie du déni de soi vous fera ici croire que les islamophobes sont des enfants de cœurs souffrant le martyre aux mains de leurs propres victimes.

C'est l'ensemble de la société québécoise, considérée comme un seul bloque monolithique, que l'on accuse d'entretenir cette attitude négative, puis on déduit de cette généralisation abusive que les Québécois musulmans devraient accepter l'ensemble des diktats islamophobes.

Troisièmement, cette stratégie construit un champ de bataille factice avec comme protagonistes les musulmans d'un côté et la société d'accueil de l'autre. Dans cette logique, ce ne sont plus quelques secteurs de la société qui manifestent une animosité envers la différence musulmane. C'est l'ensemble de la société québécoise, considérée comme un seul bloque monolithique, que l'on accuse d'entretenir cette attitude négative, puis on déduit de cette généralisation abusive que les Québécois musulmans devraient accepter l'ensemble des diktats islamophobes. Or, malgré les difficultés réelles qu'ils vivent, ces derniers restent confiants quant à leur avenir au sein de leur nouvelle société. La raison en est simple : de plus en plus de leurs concitoyens s'engagent dans les luttes contre l'islamophobie parce qu'ils se rendent compte que ce poison encourage les groupes extrémistes identitaires qui sont autant islamophobes qu'ils sont racistes, sexistes et homophobes.

Quatrièmement, la stratégie du déni de soi – qui est aussi un déni de justice – succombe une autre fois au simplisme binaire en affirmant un principe d'exclusion mutuelle entre les diverses stratégies d'action qui s'offrent face à l'islamophobie. En effet, pour elle, ou bien les musulmans expriment des doléances aux politiciens et appuient les démarches anti-racisme systémique, ou bien ils éduquent la société civile. Dans le cadre de cette vision, il serait impossible de réconcilier les deux approches. Pourtant, non seulement celles-ci sont complémentaires, elles ne sont au fond qu'un seul et même champ d'action. Le conflit social est en effet une autre façon d'éduquer le public et l'éducation populaire, un autre type d'engagement politique qui ne peut porter fruit sans l'appui des gouvernements.

Enfin, les impératifs qui découlent de la stratégie de l'islam liberticide contredisent clairement des siècles d'engagement militant en faveur des droits des opprimés. Des mouvements de décolonisation dans les pays du sud aux causes féministes en Occident, en passant par le combat des afro-américains aux États-Unis, les luttes pour les droits civiques et politiques des minorités enseignent toutes la même leçon : on réussit pas à rétablir sa dignité et arracher ses droits en désertant le terrain de la revendication et du militantisme. Il est illusoire, voir naïf, de penser que l'islamophobie puisse être vaincue autrement. Ce que propose l'islam liberticide ces jours-ci aux Québécois de confession musulmane n'est donc qu'un défaitisme qui ne peut qu'aggraver les problèmes qu'il dit vouloir résoudre.

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