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Les islamophobes du Québec (et d'ailleurs)

26/02/2014 12:55 EST | Actualisé 27/04/2014 05:12 EDT

Dans un précédent texte, publié ici même sur ce blogue, je soutenais qu'il existe dorénavant de l'islamophobie au Québec. Je notais que celle-ci pouvait prendre trois formes : une peur de l'islam en soi ; une peur teintée de mépris envers les adeptes (réels ou présumés) de cette religion ; et enfin, la peur de plus en plus ressentie par les Québécois de confession musulmane du fait qu'ils vivent, dorénavant, dans une société où s'exprime une islamophobie militante et, il faut le dire, de plus en plus tolérée.

Je voudrais revenir dans le présent texte sur les deux premières peurs et leurs victimes, les islamophobes en question. Je dis bien « victimes », car il me semble que l'être humain, bon et raisonnable par nature, ne peut vouloir sciemment « faire le bête ». Or, qu'est-ce que l'islamophobie si ce n'est une nouvelle forme de bêtise humaine ?

Cela étant, commençons avec le premier type d'islamophobes ; ceux qui se disent apeurés par l'islam, la religion. En général, ces derniers affirment d'abord avoir lu le Coran (et parfois les hadith également, ces traditions du prophète de l'islam); ils assurent ensuite que c'est cette lecture qui les a convaincus de la nature « rétrograde », « misogyne », « violente », voire « dégénérée », de cette religion. Or, n'est-ce pas absurde que de réduire ainsi une religion à la lecture que l'on en fait, en tant que profane, de ses sources scripturaires ? Et avant cela, si lecture il y eut réellement, n'est-ce pas malhonnête, et donc tout aussi absurde, que d'ignorer les dizaines voire les centaines de versets coraniques et traditions prophétiques allant dans le sens contraire d'un tel jugement ?

Car, il faut bien le savoir lorsque l'on prétend s'intéresser à l'islam, les musulmans, dans leur écrasante majorité, rencontrent, dans leurs sources scripturaires, une grande sagesse : un enseignement des plus ouverts sur la fraternité humaine, une invitation récurrente au respect du pluralisme religieux, de même qu'un indéfectible encouragement à s'engager en faveur des faibles et des déshérités. En effet, n'en déplaise à certains et au risque d'en étonner d'autres, « faites le bien et soyez justes », voilà le credo central de nos références religieuses même si nous sommes, par ailleurs, les premiers à reconnaître que nous sommes loin d'être toujours à la hauteur de cet idéal religieux. Après tout, et comme tout le monde, nous restons des humains avec nos forces et nos faiblesses, nos qualités et nos déficiences, en quête de cohérence lorsque même nos réalités personnelles et communautaires demeurent souvent entachées de multiples contradictions.

En sus, les musulmans, majoritairement ici aussi, ne lisent pas et surtout n'interprètent pas leurs textes religieux à la manière de ces islamophobes. Ils consultent plutôt ceux qu'ils nomment leurs oulémas, ces doctes de l'islam qui, de par une longue et difficile formation savante, interprètent, commentent et construisent les significations contenues dans ces textes. Outre la riche exégèse que ces oulémas ont léguée au fil des siècles et pour la postérité, ils ont institué, en amont, une science complexe, ilm atafsir (science de l'exégèse), sans la maîtrise de laquelle tout propos sur les Textes de l'islam est généralement considéré comme nul et non avenu.

La somme imposante de cette exégèse séculaire n'est évidemment pas irréprochable. Elle contient, en effet, des commentaires très contestables, qui promeuvent la misogynie et l'intolérance. Mais en dépit de ce constat, et selon la question prise en compte, il n'en demeure pas moins que cette tradition exégétique, dans ses principaux courants, reflète plus ou moins fidèlement l'idéal islamique que je viens de décrire. Ainsi, lorsqu'il s'agit du refus de la violence intra- et/ou inter-communautaire, cette tradition ne laisse subsister aucun doute : l'islam, s'il autorise la résistance aux injustices et aux injustes, condamne sans appel la violence terroriste et encourage la gestion pacifique des différends, quels qu'ils soient.

De même, quoique plus problématique et moins honorable lorsqu'il s'agit de la question de la femme, la longue tradition exégétique musulmane ne peut être accablée sans nuance de misogynie. Sur certains plans, elle l'est certainement, mais ni plus ni moins que d'autres traditions religieuses ; sur d'autres plans, par contre, non seulement elle n'est pas misogyne, elle a même été avant-gardiste dans la promotion d'un rapport égalitaire entre les sexes. C'est d'ailleurs cela qui explique que, sans la renier, un féminisme musulman a vu le jour ces dernières décennies et travaille admirablement à la réformer de l'intérieur.

Trop complexe ? Des nuances à ne plus en finir ? Justement. La bêtise humaine islamophobe n'est en rien la divergence d'opinions et le débat quant à la nature de la religion islamique. De même que la critique de l'islam, pourvu qu'elle se fasse dans le respect, demeure tout à fait légitime, voire enrichissante, quand bien même elle se ferait à partir d'une lecture que nous jugeons pour notre part erronée, voire simpliste. La bêtise islamophobe, c'est plutôt cette simplification excessive, conjuguée à une suffisance hautaine, lorsqu'elle prétend détenir la vérité ultime sur ce qu'est l'islam et donc sur ce que sont les musulmans. Un peu à la manière de ces musulmans littéralistes, qui oublient trop souvent que « citer c'est déjà interpréter », cette simplification hautaine transforme les versets coraniques et les traditions prophétiques en autant de balles assassines prêtes à frapper de toute la force d'une nouvelle pensée dogmatique qui se veut en apparence, et seulement en apparence, laïque et républicaine.

Ce faisant, si l'on devait définir ce premier type d'islamophobes-lecteurs-de-Coran-et-de-hadith, on dira que ce sont très précisément des individus, musulmans ou pas, de bonne ou de mauvaise foi, qui, à l'aune d'une lecture partielle et/ou partiale des sources scripturaires de l'islam, font le procès de cette religion et proclament à son encontre un jugement définitif voulant qu'elle soit, non pas seulement incompatible à ce que l'occident libéral a produit de meilleur en terme de valeurs universelles, mais surtout dangereuse pour les sociétés modernes et leurs institutions démocratiques du seul fait de la présence de plus en plus visible des musulmans d'occident dans les sphères et les espaces publics de ces sociétés.

En fait, en procédant ainsi, c'est-à-dire en construisant l'islam en un monstre que les majorités musulmanes d'ici et d'ailleurs ne reconnaissent nullement, ces islamophobes ne souffrent pas seulement une phobie irrationnelle. Ils sont clairement les victimes, parfois consentantes, d'une tenace paranoïa.

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