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De l'Algérie d'hier au Québec de demain

10/02/2014 12:01 EST | Actualisé 11/04/2014 05:12 EDT

Québécois issu de l'immigration algérienne récente, je m'adresse ici très humblement à celles et ceux qui portent encore le rêve d'un Québec souverain; d'un État québécois indépendant seul garant de la survie économique, politique et surtout culturelle d'une nation québécoise fière de ses origines, de ses valeurs et de ses aspirations.

Vous êtes, par votre nationalisme, la conscience vive de votre peuple. Vous portez en effet, au plus profond de vous-mêmes, sa mémoire historique et ses potentialités d'avenir. Je ne saurais donc oser revenir ici sur ce passé dont vous êtes, en quelque sorte, l'incarnation. Ça serait vous manquer de respect que de prétendre vous connaître mieux que vous ne vous connaissiez vous-mêmes.

Je vous parlerai plutôt du présent que nous partageons, et à la lumière duquel aussi bien le passé que l'avenir de la nation québécoise pourraient se charger de significations indignes de l'épopée d'un peuple, le vôtre. Si cela devait arriver, vous en seriez à mon avis doublement responsables ; d'abord, parce que vous auriez permis l'avilissement d'une cause à tout égard noble, celle de l'indépendance de votre nation ; et ensuite, parce que cet avilissement n'est possible que si vous laissiez se dévoyer aux mains de certains les combustibles qui alimentent depuis maintenant des siècles le feu ardent de vos luttes indépendantistes : votre nationalisme et l'identité dont il est le promoteur.

Mais avant de développer davantage sur cette double responsabilité, permettez-moi de traiter brièvement du passé et du présent d'un autre peuple, que je connais mieux, celui de mes origines, le peuple algérien. Lui aussi a connu les affres de la domination et lui aussi, non seulement a voulu, mais souhaite toujours se libérer de ceux qui le dominent. Un temps, il crut même avoir définitivement réalisé cette libération. Après une résistance culturelle d'un siècle et une guerre héroïque de sept ans, il pensait en effet avoir chassé le colonisateur à jamais ; qu'il redevenait, comme vous le rêvez pour votre peuple, « maître chez lui ».

Cette lutte, le peuple algérien, comme le peuple québécois aujourd'hui, la mena d'abord et avant tout afin de préserver une identité qu'il se façonna et qui le façonna au gré des accidents de son histoire. Cette identité, comme d'ailleurs toute identité, était bien évidemment riche de sa pluralité même si, très naturellement, elle se présentait dans l'imaginaire des siens comme un socle commun et donc nécessairement homogène. Elle se voulait religieusement islamique, et elle l'était en effet profondément. Elle se voulait également culturellement et linguistiquement arabe, et elle l'était tout aussi bien. Mais elle n'était pas que cela. Elle était aussi, du moins chez certains de ses enfants, tout autant juive et chrétienne de conviction, berbère de langue et de coutumes.

Plurielle, donc, dans son vécu, l'identité algérienne n'en fut pas moins réduite dans sa représentation à quelques-unes de ses dimensions. Pour les nécessités du combat pour la libération nationale, des chefs nationalistes sentirent le besoin de construire un discours identitaire qui, pour avoir été efficace, n'a pas moins été déformant voire niant la réalité sociale et culturelle qu'il disait pourtant défendre. En dépit de la richesse de ses contours identitaires, l'Algérie de ces révolutionnaires devint ainsi officiellement un bloc culturel arabo-musulman monolithique, ne tolérant l'expression d'aucune différence. Pire : on érigea ces différences, pourtant niées, en autant d'ennemis les unes envers les autres, en laissant croire que les unes ne pouvaient prospérer que si les autres périclitaient. En somme, des démagogues réussirent le tour de force de faire des différences constitutives de l'être algérien les ingrédients de son éclatement.

Bien évidemment, ces antagonismes artificiels étaient loin d'être consensuels. Parmi les premiers révolutionnaires mêmes, plusieurs les contestèrent. Mais en vain. Car les mythes de l'uniformité et de la pureté identitaires de la nation algérienne s'imposèrent de toute la force de l'idéal que l'on avançait pour les justifier : l'indépendance de l'Algérie et la libération des Algériens. Or, depuis maintenant cinquante ans, l'Algérie est bel et bien indépendante. Mais les Algériens, dans leur grande majorité, savent bien qu'ils ne sont pas pour autant libres. Ils étouffent, en effet, sous les affres d'un État qui ignore quand il ne stigmatise pas des pans entiers de leurs réalités socioculturelles. Une situation qui, par la force des choses, mine la stabilité de l'État et menace perpétuellement l'harmonie entre les diverses composantes de la nation. Elle incite ainsi les groupes régionaux et ethniques de l'Algérie à radicaliser leurs revendications identitaires au détriment de véritables enjeux dont dépend le bien-être de tous et de chacun.

En ouvrant aujourd'hui ses portes à des voix islamophobes notoires, si ce n'est que pour les utiliser comme faire-valoir musulmans d'une stratégie politico-identitaire empruntée à la défunte ADQ, c'est-à-dire en adoptant un discours identitaire populiste et démagogique, le PQ de Madame Marois montre clairement qu'il est davantage intéressé à gouverner une province qu'à faire accéder la nation québécoise à la souveraineté. Car, il ne faut pas s'illusionner, la stratégie identitaire actuelle, quand bien même elle serait efficace pour offrir au PQ le gouvernement majoritaire qu'il convoite, ne pourra que faire fuir la majorité des membres des minorités confessionnelles du projet souverainiste.

En effet, ces derniers ne peuvent s'associer à un projet qui promet un État laïciste et liberticide d'autant plus qu'il s'agit là d'un laïcisme à géométrie variable, intolérant à l'encontre des seuls symboles religieux des groupes minoritaires de la province. Au-delà des communautés musulmanes du Québec, beaucoup, parmi celles et ceux qui souhaitent vivre pleinement et leur quête spirituelle et leur citoyenneté québécoise, se détourneront sans l'ombre d'un doute d'un projet promu par un leadership souverainiste de moins en moins soucieux de représenter les véritables valeurs du Québec, c'est-à-dire les valeurs de l'ouverture, de l'hospitalité, de la justice et de la liberté. Un leadership qui se complaît en somme, de plus en plus, dans des calculs électoralistes peu honorables.

Humblement donc, je tenais à rappeler à tous les nationalistes intègres du Québec que leur défi aujourd'hui, et le nôtre par ailleurs, est de sauver le nationalisme québécois des mains de la démagogie et de l'électoralisme ; de l'arracher à celles et ceux qui, dans leur course effrénée en vue de gouverner une province, risquent d'avilir durablement aux yeux de leurs concitoyens minoritaires le projet d'un État québécois d'abord juste et ensuite indépendant.

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