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Pour le meilleur ou pour le pire, l'Égypte chasse les Frères musulmans

05/07/2013 10:04 EDT | Actualisé 04/09/2013 05:12 EDT

Après une année de présidence chaotique, Mohamed Morsi a été destitué par l'armée, qui a répondu à l'appel des millions d'Égyptiens qui ont manifesté contre le président déchu et les Frères musulmans en général. Aucun État occidental ne s'attendait à un tel retournement de situation qui frappe de caducité toutes les analyses politiques et géopolitiques des meilleurs think tanks américains et européens. Ce séisme politique de forte ampleur vient démontrer que le monde arabe est un peu complexe pour la rationalité occidentale.

Pourtant, comme dirait Voltaire dans Candide, tout allait bien dans le meilleur des mondes: un joli conte de fée baptisé "printemps arabe", des régimes autoritaires qui tombent les uns après les autres, des peuples arabes qui exultent, des élections démocratiques qui sont organisées, des islamistes dits "modérés" qui sont portés au pouvoir. La fin du conte en Tunisie aurait dû déjà alerter le monde occidental sur le fait que l'islamisme n'est pas si populaire en terre d'Islam. Mais, realpolitik oblige, l'Occident s'est persuadé que "la solution, c'est l'Islam", pour reprendre ce leitmotiv idéologique aux Frères musulmans.

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Comme l'écrit aujourd'hui le quotidien français Le Figaro , "à peine l'Amérique s'était-elle persuadée que les Frères musulmans, islamistes, mais pro-capitalistes, étaient la bonne solution pour le monde arabo-musulman, à peine Washington avait-il persuadé ses alliés qu'il fallait partout au Moyen-Orient soutenir les Frères sunnites contre l'axe chiite présidé par l'Iran, que ce modèle se mettait à s'effriter dangereusement en Tunisie d'abord, puis en Turquie, et maintenant en Égypte".

L'axe chiite, nous y voilà! C'est probablement pour cette raison que l'appréciation du "printemps arabe" était à géométrie variable pour certaines capitales occidentales. Admirable et salutaire, lorsqu'il s'agissait de l'Égypte, de la Libye ou de la Syrie, condamnable et périlleux lorsqu'il s'agissait des chiites du Yémen ou du Bahreïn. Sous l'indifférence totale des légataires de la conscience universelle, la révolution au Bahreïn a été écrasée dans le sang par l'armée saoudienne. À croire que les droits de l'homme s'arrêtent là où commencent les intérêts stratégiques de certaines grandes puissances.

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Le désarroi de la première d'entre elles est manifeste: "ce n'est pas un coup d'État, mais une révolution", avait d'abord déclaré le président Obama. Vingt-quatre heures après, il a laissé entendre aux tombeurs de Mohamed Morsi qu'en vertu même de la loi américaine, l'aide annuellement versée par Washington à l'Égypte ne peut pas aller "vers un pays où un coup d'État a eu lieu"! Visiblement, l'administration américaine fait donc face à un dilemme insurmontable. D'une part le soutien d'un Frère musulman qui ne risque pas de basculer dans le marxisme! D'autre part, la prise en considération des 32 millions d'Égyptiens -selon CNN- qui ont massivement exprimé leur rejet de Mohamed Morsi, de son gouvernement et même son parti "modéré".

Ce que les capitales occidentales devraient comprendre, mieux vaut tard que jamais, c'est que les causes de la chute brutale de l'éphémère président égyptien ne sont pas uniquement endogènes. Ils ont aussi des causes exogènes, au premier rang desquelles la situation syrienne et le changement effectué à la tête de l'émirat qatari. En d'autres termes, la résistance de la Syrie a changé la donne géopolitique en même temps qu'elle a permis aux pays du "printemps arabe" de se ressaisir. Est-ce le fait du hasard si les deux États les plus engagés dans le conflit syrien, à savoir le Qatar et l'Égypte -outre la Tunisie et la Turquie- sont successivement touchés par une révolution du palais dans le premier cas, et une révolution populaire dans le deuxième cas? Au grand dam des Frères musulmans en Égypte et ailleurs, le jeune émir du Qatar a félicité le nouveau président intérimaire, Adli Mansour. Changement spectaculaire lorsqu'on pense que le Qatar, sous la direction de l'émir détrôné et de son premier ministre également limogé, a été le principal soutien financier et diplomatique des Frères musulmans en Égypte et en Tunisie.

Pour le meilleur et pour le pire, les officiers égyptiens viennent de franchir le Rubicon. Pour le meilleur et pour le pire, car l'avenir immédiat des 85 millions d'Égyptiens reste plus qu'il ne l'a jamais été auparavant très incertain. Comme l'Algérie au début des années 1990, il y a un risque de guerre civile et même de désagrégation régionale. Compte tenu de la composition sociologique du pays, cette guerre civile pourrait tout à fait commencer par un conflit confessionnel. La minorité chiite, déjà ostracisée, stigmatisée et même lynchée sous la présidence de Morsi, serait la première à en payer les frais. Idem pour les Coptes, dont l'un des représentants a déclaré que sa communauté, forte de 32 millions, ne subira pas le sort des chrétiens d'Irak et qu'elle se défendra par les armes s'il le faut. Propos de Cassandre ou sentiment profond d'une Égypte en ébullition? L'avenir nous le dira. Alea jacta est!

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