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<em>La nageuse au milieu du lac</em>: ce monde que l'on ne reconnaît plus

05/04/2015 12:10 EDT | Actualisé 04/06/2015 05:12 EDT

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Dans La nageuse au milieu du lac, le plus récent roman de Patrick Nicol, on retrouve son narrateur-alter ego, un peu plus vieux que dans le roman précédent, mais cultivant le même cynisme détaché, la même ironie tragique qui caractérise si bien le ton de l'écrivain sherbrookois. Cette fois, il raconte ses visites à sa mère qui souffre d'Alzheimer, entre un cours sur Poussière sur la ville et une réunion départementale. Le tout est agrémenté de souvenirs plus ou moins vifs de son enfance, comme si sa mémoire, devant l'amnésie de sa mère, remontait le temps pour compenser l'oubli.

Les vingt-sept courts chapitres se lisent comme un charme; on est rapidement happé par le ton typiquement nicolien (nicolesque?) de la narration, empreinte d'un humour résigné et d'un fatalisme autodérisoire. Son monde est désenchanté; tout baigne dans un ennui que le narrateur n'essaie même plus de surmonter, trop lucide pour s'accrocher à des chimères, mais trop blasé pour agir.

« Aujourd'hui, je ferai cuire un poulet et ce sera ma réponse temporaire au sentiment d'inutilité. De la carcasse, je ferai du bouillon et mon pouvoir sur le monde sera raffermi. »

Le tout serait assez déprimant si ce n'était de l'humour pince-sans-rire de Nicol, qui s'exprime par une prose sobre et des observations perspicaces à propos de la vie quotidienne. C'est avec un triste détachement qu'il narre le déclin de sa mère, qu'il remarque l'apathie de ses étudiants ou qu'il se remémore son enfance dans l'est de la ville - en évitant de tomber dans le larmoyant. Il repense à Foucault, à Lyne Bellavance, aux excentriques personnages qui ont marqué sa jeunesse et qui empiètent sur le présent :

« Lyne Bellavance doit être morte maintenant. Elle aurait plus de cinquante ans et je ne crois pas que les folles, surtout quand elles sont pauvres, vivent si longtemps. Parfois, j'ai l'impression de la croiser dans les corridors de l'hôpital. Je l'ai reconnue hier dans le genou de ma mère, le mollet sorti du drap qu'il m'a fallu replacer, la jambe tuméfiée. Je l'ai retrouvée dans la voix informe de ma mère, qui geignait encore au moment où je l'abandonnais sur sa civière. »

Rien d'extraordinaire dans La nageuse au milieu du lac, si ce n'est des quelques passages fantasmés par le narrateur, alors qu'il se perd dans un banc de neige sans fond ou qu'il recouvre le plancher du Cégep de milliers de petits papiers évoquant des éléments triviaux de sa vie. Mais ces quelques escapades hors de la monotonie quotidienne offrent un piètre réconfort. Il retombe immanquablement dans un monde qu'il ne reconnaît pas, qui s'est transformé trop vite, sans son accord : ainsi il vieillit, il voit sa fille devenir adulte, sa mère retomber en enfance, et il n'y peut rien. Sa vie est rythmée par les rendez-vous inévitables chez le dentiste ou la coiffeuse; elle se déroule entre les bornes de la maison et du Cégep. Même lorsqu'il accompagne sa blonde dans une ville étrangère, l'émerveillement se dérobe sous ses yeux.

Lors d'un cours sur Poussière sur la ville, le narrateur explique, en parlant de Madeleine : « L'être naturel, quand il ne choisit pas la culture (je parle comme Vadeboncoeur), est toujours avalé par le conformisme. » Pourtant, les êtres de culture que sont le narrateur et le docteur Dubois, s'ils ont réussi à sortir du conformisme, n'en sont pas moins aux prises avec un sentiment d'inutilité, les condamnant à une existence monotone et désincarnée. Le destin des hommes est sans issue : la nature mène au conformisme et la culture, à l'angoisse.

La nageuse au milieu du lac est le récit pessimiste d'un homme qui assiste, dépassé, à la lente déchéance de sa mère. Dépouillé des attaches qui l'unissaient à elle et au monde, il trouve dans l'humour autodérisoire une façon d'atténuer le vide insondable qui caractérise nos vies. Un très beau roman : triste, bien écrit et honnête.

Patrick Nicol, La nageuse au milieu du lac, Quartanier, Montréal, 2015, 154 p.

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