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<em>La fête de l'insignifiance</em>: la cerise sur le gâteau

08/07/2014 03:29 EDT | Actualisé 06/09/2014 05:12 EDT

Comme dans tous les autres romans de Kundera, ce sont les thèmes, et pas les personnages, qui structurent la narration. Dans La fête de l'insignifiance, l'auteur revient sur un thème qui lui est cher : celui de l'humour; ou plutôt, de sa disparition. La réflexion s'accompagne cette fois d'une ode à l'insignifiance.

Pour ceux qui voudraient tout de même savoir « c'est quoi l'histoire » : quatre amis se croisent à un cocktail donné en l'honneur de l'anniversaire de d'Ardelo, qu'aucun d'eux n'aime particulièrement. Alain parle des nombrils, Ramon parle de la bonne humeur, Charles parle de sa pièce sur Staline et de l'ange qu'il veut y insérer (sans savoir pourquoi) et Caliban (acteur sans travail) personnifie un pakistanais ne parlant pas français pour donner du piquant à son emploi de serveur de cocktails. Staline, quant à lui, s'amuse à tourmenter le pauvre Kalinine, dont la vessie capricieuse l'oblige à courir aux toilettes toutes les deux minutes.

C'est d'ailleurs autour de Staline que s'articule le discours sur l'humour : Charles lit dans les Souvenirs de Khrouchtchev une anecdote qui finit par l'obséder. Staline raconte une invraisemblable histoire de chasse à la perdrix à ses collaborateurs et ceux-ci, ne comprenant pas qu'il blague, le traitent secrètement et rageusement de menteur.

L'insignifiance, quant à elle, apparait par le biais d'Alain et de sa mère décédée, à laquelle il parle en songe. Celle-ci, à leur dernière rencontre, lorsqu'il avait dix ans, lui a bizarrement touché le nombril. C'est ainsi que le nombril, que de nombreuses jeunes femmes portent dénudé, devient le symbole de notre uniformité (« l'individualité est une illusion ! » s'écrie Alain) et de notre insignifiance (« le nombril non seulement ne se révolte pas contre la répétition, il est un appel aux répétitions ! »)

Les deux trames, après de nombreux détours, fusionnent à la toute fin, en même temps que fusionnent réalité et fantaisie: des anges tombent dans le ciel de l'URSS, annonçant la fin de cette « rêverie que le monde entier s'est mis à prendre au sérieux » que fût le communisme, Staline surgit en plein jardin du Luxembourg et décapite les statues à coups de fusil de chasse alors qu'un chœur d'enfants chante La Marseillaise.

La fête de l'insignifiance est la cerise sur le gâteau, le roman qu'on n'attendait plus du grand auteur tchèque. Il termine son œuvre magnifique en l'approfondissant, la résumant et la concluant en même temps. Toute la concision de la prose de Kundera trouve ici une réalisation impressionnante, faisant tenir tant d'idées en si peu de pages. Son « cynisme bienveillant » est encore bien présent, tout comme son sens de l'ironie (faire de Staline, « le Lucifer du XXe siècle », une sorte de martyr de la blague est un exploit en soi) et son goût pour la réflexion socio-historico-métaphysico-comique (ou quelque chose dans le genre).

Étrange roman que cette Fête de l'insignifiance : si, au début, on se demande où l'auteur veut en venir (lui qui tire un peu dans tous les sens), on réalise bien vite qu'à travers cette apparente désorganisation se laisse deviner une minutie virtuose qui permet de s'enfoncer un peu plus loin dans l'œuvre à chaque lecture; ce qui est, bien sûr, une qualité très rare.

> Milan Kundera, La fête de l'insignifiance, Gallimard, Paris, 2014, 141 p.

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