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<em>Cataonie</em>: le plaisir d'une langue détournée

28/03/2015 08:47 EDT | Actualisé 28/05/2015 05:12 EDT

Cataonie est un court recueil composé de six nouvelles narrées par le même personnage, nommé Monsieur B..., à la manière des romans d'autrefois. Se déroulant dans un Grand Shawinigan légèrement altéré, les nouvelles sont marquées par un langage et des mœurs anachroniques : les personnages s'adressent les uns aux autres en un français relevé et vieillot, créant un décalage comique entre la modernité du monde où se déroule l'action et le caractère suranné du langage utilisé.

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Comme toujours avec François Blais, l'intrigue - ou l'absence d'intrigue - joue sur la banalité et la trivialité des situations; ainsi, dans la première nouvelle du recueil, Combien?, le narrateur a recours aux services d'un compteur de mots pour déterminer l'ampleur de son tout dernier roman ; il sombre bientôt dans la folie, incapable de déterminer avec certitude le nombre de mots de son document Word. Dans La chute de Camus, il met la main sur un vieil exemplaire du magazine français Placid et Muzo, dans lequel figure une blague dont la chute a été arrachée ; il s'évertue donc à trouver ladite chute par divers moyens, sous le regard exaspéré de son ami Firmin, présent dans toutes les nouvelles pour rappeler au narrateur la nature délirante de ses projets.

Le monde dans lequel se déroule l'action n'est pas exactement le nôtre; y vivent des Vicomtes et autres personnages issus d'une aristocratie disparue, amalgamant notre époque à celle, marquée par des relations sociales fortement codifiées, du Québec du XIXe siècle, comme en font foi les nombreuses références au roman Angéline de Montbrun dans la dernière nouvelle. Cette inadéquation entre niveau de langue et trivialité des propos constitue la qualité première du recueil, engendrant de vrais petits bijoux :

«Je savais que cela vous enchanterait, monsieur. Bon voilà, comme premier conseil, la rédactrice de l'article suggère d'adopter quelque pratique sexuelle nouvelle. Naturellement, j'ai songé à cette nuit où, pris de boisson, vous fîtes mine, au moment de m'honorer, de vous tromper d'orifice. Je vous flanquai alors à la porte mais, les circonstances étant ce qu'elles sont, je crois qu'il ne serait point inconvenant que vous m'enculassiez.»

François Blais manie la langue française avec une virtuosité ironique, prenant plaisir à la détourner pour en exploiter les possibilités comiques. Tout le long du recueil, le narrateur m'a fait rire, tant par ses observations formulées avec pédanterie que par son comportement délicieusement égocentrique et mégalomane, qui le conduit à assassiner sa tante et sa femme pour monter dans l'échelle sociale du Grand Shawinigan.

Cataonie procure une lecture tout à fait agréable et divertissante, mais n'a pas la profondeur de La classe de Madame Valérie, ou le charme fascinant de Sam ; il s'agit plus d'un exercice de style, exécuté pour le plaisir, que d'un véritable projet esthétique. Ce qui ne m'empêche pas de le recommander.

François Blais, Cataonie, L'instant même, Québec, 2015, 117 p.

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